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la religion de Tertullien ou L’Expérience de l’Aliénation et de l’Absurde (1ère partie)

Par: Hassan Banhakeia (Université de Nador)

Cette étude tend à analyser l’œuvre de Tertullien (né entre 150-160, mort peut-être en 222) connu non seulement comme chef de file des apologistes du IIIe siècle chrétien, mais aussi comme le premier auteur d’erreurs au sein de l’héritage catholique. (1) Il fait partie de la première vague de cette littérature chrétienne qui va annoncer l’agonie de la culture païenne en Afrique du nord. (2) Seuls les textes sacrés et les interprétations bibliques sont tolérés, et le religieux, ou bien l’expression de la foi, se trouve nodal dans toute création.

Notre principal objectif est de déconstruire la vision catholique de Tertullien, d’analyser son regard envers la première culture des Carthaginois. Cette même vision va bizarrement l’approcher et l’éloigner des catholiques. Comment va-t-il se situer par rapport aux autochtones? Quels jugements porte-t-il sur eux? Se définit-il clairement en tant qu’Africain? Renie-t-il «intellectuellement» ses racines, sa culture propre et sa langue maternelle? Que nous dit-il des provinces de l’empire romain? Tant d’autres questions sont à poser dans une telle œuvre riche et vaste.

Comme l’auteur est témoin des premiers siècles de la christianisation, ses écrits vont nous apporter tant d’éclairages sur l’époque où les Imazighen, dans leur majorité païens, connaissent une persécution terrible, de Néron à Dioclétien. Thème récurrent dans les écrits chrétiens, la Persécution, au fil des temps, sera l’état d’être obligatoire et définitif pour l’Amazigh; ce traitement violent et cruel sera expliqué et légitimé par la Foi. L’écrivain chrétien ébauche ainsi l’autobiographique collectif, presque deux siècles avant Saint Augustin, dans la mesure où il porte des jugements précis sur soi, sur les siens et sur le collectif. Que dira-t-il de la décision collective d’exclure un membre pour ses nouvelles convictions? L’ostracisme, à ce propos, va être peu analysé chez les écrivains chrétiens, et par la suite peu explicité dans toute pensée globalisante.

Au début, notre intérêt s’est porté sur le texte L’Apologétique (197), puis les autres textes vont accaparer davantage notre réflexion, et notre ambition devient plus grande: découvrir la pensée de Tertullien. La version - traduction sur laquelle nous travaillons est une édition classique établie par E.M. Gaucher; Darras en dira dans Histoire de l’Eglise: «L’Apologétique de Tertullien est une œuvre qui ne sera jamais dépassée. Aucune œuvre humaine ne mérite davantage d’être classique.» (3) Nous céderons souvent et longuement la parole à Tertullien afin de mettre à nu cette pensée complexe qui n’est pas chrétienne (romaine), ni propre (nord-africaine). Elle est une expérimentation de diverses pensées où le propre est difficile à déceler. Connu pour son esprit encyclopédiste, (4) le philosophe catholique est alors vu comme controversiste, moraliste et apologiste. La conversion du jeune africain est bien antérieure à la rédaction de ce chef d’œuvre, et pour nous cette confession «doctrinale» a un grand intérêt comme champ d’analyse du proprement païen. Aussi essayerons-nous d’expliquer comment se fait le détachement de sa culture et l’appropriation d’une nouvelle culture «étrangère».

Certes, l’œuvre de Tertullien est foncièrement religieuse, c’est-à-dire une approximation du divin et de l’humain de par son universalité, et une construction de la vision catholique. Mais, il y a aussi la présence de l’amazighité, de l’africanité et d’autres éléments propres au carthaginois et au citoyen amazigh... Nous sommes conscients de la difficulté de l’entreprise: il y sera plus question de l’implicite, du connoté, de redites, et il nous revient de l’expliciter et de l’interpréter en vue d’apporter des hypothèses et des réponses, voire des interrogations, assez indispensables pour rendre compte du propre dans l’imaginaire du créateur.

En fait, Tertullien a une place particulière dans la pensée universelle. Il appartient au groupe des Philosophes africains qui quêtent une nouvelle pensée, à la fois proche et indépendante de l’héritage gréco-latin. Il tient, par contre, des propos hostiles envers ses contemporains.

De par cette étude, nous entendons enfin approcher le discours de l’époque à propos de la situation des païens, de la condition féminine, du rêve, de la voie propre et de celle de l’étranger... De là, est-il possible de reconstruire la pensée «amazighe» à partir des erreurs de Tertullien? Et l’auteur, que fait-il de l’imaginaire africain qu’il définit lui-même pour être chaud et créatif? Notre philosophe est, somme toute, à lire comme un penseur qui quête sa voie dans sa propre culture et dans celle des autres, pour enfin se retrouver isolé et étranger à tout le monde.

I.- Premier défenseur du christianisme en latin

Rappelons qu’aux premiers temps de la christianisation de la Méditerranée, les apologétiques connus de l’époque sont nombreux. Citons quelques-uns: Quadrat, Aristides, Saint Justin, Tatien, Athénagore, Saint Théophile, Minucius Félix et d’autres… Ils prennent tous la défense de l’héritage chrétien qui connaît d’une part la propagation parmi les autochtones et de l’autre la persécution par les appareils de l’Empire romain. Leurs œuvres «rapportaient à un triple objet, selon qu’il s’agissait de maintenir la foi et la discipline au sein de l’Eglise, de défendre la religion chrétienne contre le polythéisme, ou de réfuter les hérésies.» (5) Les historiens notent que Tertullien y tient une place particulière, celle d’un orthodoxe: il est dit après sa conversion «militante» le principal maître-défenseur du christianisme de tout l’Empire. Le premier, même. En outre, formé en droit romain (jurisconsulte), il «examine» les persécutions impériales des Chrétiens dans de célèbres prêches. Il excelle alors à dresser le haut portrait moral et existentiel des premiers fidèles africains, par contre il met en dérision les païens égarés. Il nous révèle amplement que le christianisme va se hisser comme une marque identitaire, transcendant le collectif primaire tout en changeant les contenus culturels et le symboliques.

A observer le statut pérenne et fixe de l’autochtone, on peut toujours se demander si la hiérarchie de conquérant variant et de conquis invariant n’est pas toujours valable dans cette Afrique aux multiples croyances. De cette domination naissent non seulement la persécution et la répression, mais aussi l’aliénation efficace. Par ailleurs, pour Tertullien, la persécution sera un état constant de survie, propre à lui comme aliéné heureux. Cet état renforce la personnalité, voire l’être, du croyant. Il va déclarer sa confrontation aux codes de l’époque Le jeune Chrétien a évidemment peur de se définir par rapport aux autochtones et il va développer une autre personnalité qui ne lui est pas propre, à dimension purement spirituelle. Et le bonheur de l’aliéné est en général incommensurable: ses blessures et ses faiblesses sont vues comme des moments de salut «en devenir».

1.- Vie d’un Converti Africain

Prosélyte à un âge tardif, Tertullien embrasse le christianisme au commencement de son parcours d’écrivain. Les historiens sont unanimes: il est d’origine nord-africaine. Il n’est pas juif: «His Adversus Judaeos (Against the Jews), written to prove that Jesus as the Messiah, clearly indicates that he was not Jewish.» (6) Cette affirmation étonne le lecteur: divers sont les auteurs qui se lancent dans des diatribes contre leur propre culture quand ils vivent étrangers à eux-mêmes! L’auteur en est un: il condamne les coutumes et renie ses origines. Il sera ainsi le précurseur à tant d’intellectuels nord-africains qui se «détestent», quêtent une aliénation salvatrice et vivent «autrement».

Fils d’un centurion proconsulaire, l’écrivain n’a-t-il pas la juste raison pour s’insurger symboliquement, avec sa conversion, contre l’autorité paternelle? C’est bien la mère qui va le «convertir», comme ce sera le cas avec saint Augustin, l’emmener vers la foi chrétienne. Il vit une jeunesse très agitée: il quête plaisirs et aventures en tant que bon païen. Il aura l’éducation adéquate pour son âge. Mais, il perd son père à un âge bas. L’on dit qu’il a reçu une très bonne formation littéraire: un grand lecteur de philosophes, d’historiens et de poètes grecs et latins. Il a une bonne instruction de rhéteur et d’avocat. Il a droit aux études de haute culture, principalement la pratique de la rhétorique et la jurisprudence.(7) L’amour livresque est grand chez le jeune africain qui tente de se frayer une place dans l’Empire romain, et ravir la reconnaissance des autres. L’étranger est vite accepté et fait sien; il n’est pas l’ennemi dans la société nord-africaine, notamment au sein des gens sédentarisées.

A la suite de longues études à Carthage, le jeune homme part à Rome y exercer la fonction de juriste. Un tel périple est à voir comme un pèlerinage pour voir de près la culture romaine. A son retour, il va être déclaré «prêtre» notable, fervent antagoniste aux thèses hérétiques. Il a la réputation d’être depuis sa jeunesse «highly skilled in refuting Gnostic heresies and other anti-Christian doctrines.» (8) Au fait, les langues de sa création sont le latin et le grec. Mais, il ne reste aucune trace de ses compositions en langue hellénique. Peut-être a-t-il produit dans la langue de Platon des textes «païens»… «Tertullian African descent is discerned by historians from both his literary style and his hatred for anything Greek.» (9) Comment expliquer, si cela était vrai, une telle aversion de l’univers hellénique? Sa maîtrise du latin, qui est à ses débuts vulgaire et imprécise, est amplement attestée par les historiens et les critiques. Il sera vu comme le premier promoteur du latin: «La langue de Tertullien est d’une richesse extrême, au point que M. Harnacq l’a appelé le véritable créateur du latin d’Eglise. Tertullien a créé une foule de termes et d’expressions et il a fait entrer dans la langue écrite un grand nombre de termes plébéiens.» (10) De quelle origine sont ces termes plébéiens? Ne peuvent-ils pas être propres à l’Afrique? Quelle part tient sa langue maternelle et nord-africaine dans cette forge des mots?

Les historiens répertorient ces néologismes: «He formed a total of 982 new Latin words: 509 nouns, 284 adjectives, 28 adverbs, and 161 verbs.» (11) Ce millier de mots est un lexique important pour forger le vocabulaire de la théologie catholique. Le vocabulaire juridique lui sert également à mettre sur scène un Dieu législateur. Comment peut-il le latin, encore langue païenne, traduire les concepts et les expressions de la tradition chrétienne (où le grec a toute son importance)? Au regard des théologiens latins, il fallait créer de néologismes et changer la signification des mots «vulgaires» pour les investir d’abstractions positives. Ainsi, «des mots unité, trinité, accidents, substance, procession divine, sacrement, libre arbitre, contrition, confession, satisfaction, etc. Eh bien! tous ces mots, pris dans ce sens théologique, apparaissent pour la première fois chez Tertullien.» (12) Ces concepts sont le fondement même de la religion. L’auteur africain demeure un grand et fin lexicologue, capable d’enrichir le latin pour accueillir les concepts pour la nouvelle foi et de le défendre devant la langue dominante, à savoir le grec. Ses textes fondent la langue latine et déterminent la pensée catholique.

Ce n’est qu’après son initiation aux mystères de Mithra (13) qu’il se convertit au christianisme (197). Afin de guider les siens, il compose des traités d’instruction et de formation dans la nouvelle religion. Ses écrits constituent une étape importante du développement de la pensée catholique: «The writings of Tertullian of North Africa which bear on the nature of the church and of Christian ministry mark an important stage in a development from the fluid ecclesial concepts of the second century to the more fixed structures of the third.» (14) Dans quelle langue sont ses prêches pour divulguer la foi de Jésus? La même question sera posée avec saint Augustin? Dans son entreprise scripturale, Tertullien marque la pensée chrétienne: «writing the first systematic Christian theological works, and with inventing such distinctive, and now received, philosophical terminology in Latin (…) all proof of his substantial influence on the history of Christian philosophical and theological thought.

The general corpus of his works can be divided into three categories: polemico-doctrinal, practical-disciplinary (didactic-pastoral)» (15) Ces catégories, fondées sur le texte biblique, les exégèses et les interprétations, vont dans le sens de remplacer les religions locales par des dogmes nouveaux.

Avant son élection au sacerdoce vers 200, il rédige ses deux premiers textes d’apologétique: Contre les Juifs et L’Apologétique. Quoique docte en la matière, Tertullien ne va ‘se reconnaître’ qu’en tant que simple fidèle, un simple illuminé. Comme il va le confesser à maintes reprises, il se convertit en voyant les martyrs tomber sous l’épée romaine, il va alors épouser la cause des victimes –une constante chez les nord-africains. Il va tenir un journal de ces massacres. La christianisation bat son plein à Carthage bien que les fidèles de Jésus soient punis, humiliés, chassés, persécutés, exécutés, et c’est lui qui en avise le cruel Scapula: «Votre cruauté fait notre gloire. Prenez garde seulement qu’en nous poussant à bout, nous ne courions tous au-devant de vos exécutions, uniquement pour vous convaincre qu’au lieu de les redouter, nous les appelons de nos vœux. (…) Si nous étions d’humeur à répéter ici cet avertissement, que feriez-vous de tant de milliers d’hommes, de tant de milliers de femmes de tout âge, de toute condition, qui présenteraient leurs bras à vos chaînes? Combien de bûchers, combien de glaives il vous faudrait! (…) Je t’en conjure, épargne-toi toi-même, à défaut des Chrétiens. Epargne Carthage, si tu ne veux pas t’épargner toi-même. Epargne une province que la manifestation de tes desseins a déjà livrée aux déprédations d’une avide soldatesque et à l’emportement des vengeances particulières.» (A Scapula, IV) L’auteur imagine les Chrétiens africains accourir tous vers le Supplice, et le Bourreau serait totalement désarmé devant la foule des croyants. Ils refusent d’abjurer la foi chrétienne. La gloire des impies est au fond cruauté inhumaine. Cette conjuration sonne comme la délivrance et le salut pour les nord-africains et les soldats de Rome. Le bon Chrétien aime la souffrance, défie les dangers encourus pour sa foi.

La persécution des Carthaginois est grande: les militaires exécutent tout le monde bien que les chefs d’accusation manquent. Afin de célébrer la foi des siens dans une phrase hyperbolique, il cherche le salut «s’épargner» pour le bourreau, et non pas pour la victime qui meurt au nom de Jésus. Jésus Christ lui-même est mort aux yeux de Tertullien à la fin de sa vie. Justement, ce penseur incarne le point de contact entre le païen (lui-même éduqué au sein d’une famille militaire) et l’univers chrétien (connu et découvert lors de cette soudaine conversion à l’âge adulte). Cette confrontation apparaît historiquement dévastatrice pour l’Afrique. L’écrivain carthaginois sera témoin de la persécution impériale des Chrétiens en Maurétanie: «Aujourd’hui encore un gouverneur de Léon et un proconsul de Mauritanie persécutent le nom chrétien, mais seulement jusqu’au glaive, ainsi que le veut la loi dans l’origine.» (A Scapula, IV) La persécution continue intensément à partir de l’an 200 en Afrique, et dure des décennies. Le glaive de la loi est muni d’un double tranchant: la présence chrétienne est pourchassée sur le plan physique et culturel. Toutefois, la christianisation de l’Afrique s’est faite comme réaction ou opposition à la répression impérialiste de Rome. Cette répression mènera les Africains à voir dans la chrétienté la «part de résistance» aux envahisseurs romains. Etre chrétien dénote pour l’amazigh fonder une force de libération.

Le philosophe nord africain voit dans la Bible le livre d’affranchissement de l’homme. Il est le miracle même, donc une preuve suffisante et irréfutable de l’existence du Créateur. Croire signifie alors embrasser et approuver l’écrit «divin». En outre, être au service du christianisme (soldat de Dieu) procure et est le salut, mais pas celui d’autre cause ou d’autre office (comme il l’était lui-même adepte de Mithra). Les Ecritures suffisent, dira-t-il, pour démontrer l’existence de Dieu; tout autre argument ne peut pas mieux l’affirmer. A ces Ecritures vont se succéder les prêches de vulgarisation et d’explicitation du philosophe africain. Son œuvre peut ainsi se réduire à l’entreprise de christianiser les autochtones. Christianiser est à lire comme ce désir pérenne des Imazighen à prendre des idées étrangères, à les promouvoir et à les mettre en application chez soi. Tertullien sera, à notre point de vue, le premier à entreprendre l’implantation d’autres visions, d’autres systèmes dans la structure africaine, et à défendre une telle aliénation. Cette aliénation sera accompagnée par un discrédit lancé contre l’héritage local. Néanmoins, après 210, vu son caractère (railleur, intransigeant et instable), l’apologiste va embrasser la voie des montanistes. (16) Est-ce là une conscience «détournée» de la vanité des pensées étrangères pour l’Africain? Avec ce schisme, il va connaître des embrouilles, et s’oppose alors totalement à l’Eglise.(17) Plus concrètement, dans son œuvre, cette nouvelle inspiration naît dans Sur l’Idolâtrie, croît dans La Couronne du soldat et se «fixe» définitivement dans Sur la fuite pendant la persécution.

Tertullien n’est qu’un autre maillon dans la division de l’Eglise universelle –entamée depuis le début IIe siècle, l’Eglise se divise. Précisément en 213, la rupture de l’apologiste avec la tradition apostolique va être inconciliable. L’on parle dans les manuels de culture de sa «chute». Il se trouve alors réprouvé par les évêques, et vu comme un fou démoniaque. N’est-il pas là qu’une réaction au christianisme romain avec le fondement de l’autorité pontificale? Ou bien n’y a-t-il pas là une résistance au même christianisme qui commence alors à être moins persécuté par l’Empire? Il l’y prévoit déjà comme modèle de religion de l’Etat? Sa résistance n’a donc plus de sens. Va-t-il écrire sa mea culpa ou son autocritique à ce propos? Tertullien redevient libre penseur aux yeux des apologistes et des hommes de l’Eglise. Ainsi, il ne sera pas béatifié, sans être en odeur de sainteté. Comment va-t-on dorénavant recevoir sa première œuvre de «très bon Chrétien»?

A la fin de sa vie, il se sépare encore des Montanistes, et il va fonder sa propre secte «les Tertullianistes», avec une basilique à Carthage. Que connaît-on de cet héritage nord-africain? Peu de choses. Quelle est la date précise du décès de l’auteur de l’Apologétique? On la méconnaît. L’on dit qu’il a vécu jusqu’à un âge avancé. Sa dite hérésie s’annonce exaltation apocalyptique. N’est-il question d’une vision finale de sa propre chute en tant qu’entité propre et autonome, dans une apostasie particulière?

Sa mort se situe, suppose-t-on, entre 220 et 240. La postérité garde son nom comme un grand écrivain catholique. Dans la tradition française, Descartes, Voltaire, Flaubert (18), Guez de Balzac et tant d’autres analysent les thèses de l’apologiste carthaginois et les développent en reconnaissant en lui un penseur moderne. Par ailleurs, J.-K. Huysmans va longuement parler de l’apologiste africain dans A Rebours (19) comme s’il voyait en lui un artiste pionnier de la Décadence occidentale. Quant à Bossuet, il s’exerce à traduire les textes de Tertullien afin d’imiter le maître dans la concision, l’énergie et l’éclatement de l’idée, voire à vulgariser ses thèses et réflexions.

2.- La Première Quête: la Vérité Divine

Dans ses écrits, Tertullien s’adresse souvent à des lecteurs athées, ennemis et naïfs, à des persécuteurs, barbares païens, hérétiques, en général ses destinataires sont de pauvres gens à «reformer», porteurs d’une faute éternelle. C’est pourquoi il quête auprès d’eux une expiation double ou triple dans un style violent, sarcastique et intolérant: expier pour être païen, expier pour abjurer sa foi et expier pour sa plainte au moment de la pénitence. En fait, cette même expiation «africaine» persiste chez les nord-africains qui doivent répondre d’une faute millénaire, d’une erreur indélébile pour avoir confondu apostasie et affranchissement. Et la persécution, en conséquence, changera de forme et de contenu dans sa continuité.

Une réflexion sur la «haine» va ouvrir son chef-d’œuvre L’Apologétique. Quelle définition y apporte-t-il? Il dira dans ce texte juridique: «l’ignorance est la première cause de la haine inique» (p.2) et «ceux qui cessent de nous ignorer cessent aussitôt de nous haïr.» (p.3) La communication tue la haine entre individus. La réjouissance du mal qui arrive aux autres est ainsi à relier fortement à la méconnaissance, à l’incommunication et au manque de savoir… Il verra que seule la haine des Romains persécuteurs fait revivre des lois caduques afin de juger les Chrétiens persécutés. Pourtant, la conversion de l’Afrique bat son plein: les fidèles «remplissent les villes, les bourgs, les campagnes…» (p.3) Il y explique qu’ils prient plutôt pour l’Empereur, et il serait illogique de les condamner d’imposture. En plus de ce conformisme politique, ces Chrétiens apportent une morale «embellissante» pour la société. Sa répulsion, virulente qu’elle est, apparaît nettement dans ses réflexions – controverses, allant jusqu’à signifier la haine de soi.

Les nord-africains excellent dans la composition des traités de controverse, d’antagonisme avec soi. Contre les païens, dans (Ad nationes), Tertullien va critiquer leurs visions mythologiques. Contre les Juifs, dans (Ad judaeos), il voit les multiples manifestations de l’hypocrisie qui connaît le jour à l’occasion d’une dispute entre un Chrétien et un Juif prosélyte. L’auteur démontre que le peuple juif est singulièrement aveugle et sourd à la nouvelle foi. Le Dieu des Juifs ne peut être celui des Chrétiens, cela le mène à poser le problème du bithéisme. Le Christ est bien présent (autrement dit cité) dans l’Ancien Testament, la Bible des juifs. Enfin, contre les hérétiques, dans La prescription des hérétiques, il montre comment ces faux Chrétiens n’ont pas le droit de s’occuper des Ecritures saintes. «Pour convaincre l’hérétique, il n’est pas nécessaire de raisonner avec lui. Il suffit de lui montrer qu’il n’est pas en communion avec l’église catholique, avec les grandes églises qui font remonter leur succession d’évêques jusqu’aux apôtres. Quod semper, quod ubique devient la règle absolue de vérité. L’argument de prescription, auquel Tertullien donnera une forme si éloquente, résume toute la controverse catholique. Prouver à quelqu’un qu’il est un novateur, un tard venu dans la théologie, c’est lui prouver qu’il a tort.» (20) Tertullien connaît bien le droit romain. Le nombre des hérétiques est grand: en se servant de cet argument il va réfuter tout dialogue avec eux. (21) Le pari n’est point envisagé comme argument dans ses textes. En conséquence, le principe de la tolérance s’avère nul et absent. Ce trait d’intolérance vis-à-vis de ces païens «hésitants» va se manifester en prescriptions tantôt aux fidèles (naguère hérétiques) tantôt aux infidèles (qui continuent à tenir aux croyances de leurs aïeux). Il y a bien des gens qui ne peuvent pas embrasser la foi, et qui persistent à ignorer les principes de la loi et de la raison. Cette loi de prescription, par une ironie du sort, va écarter le même Tertullien, une fois devenu hérétique, de tout droit à la discussion du théologique.

A ce niveau, nous pouvons parler d’une autre réception, plus précise, de la vérité. Elle est indiscutable pour les infidèles. Polysémique, elle se confond autant avec la coutume qu’avec la loi. Cette équation de Tertullien, en plus de révéler les possibles valeurs de la vérité universelle, nous mène également à poser un certain nombre d’interrogations: S’agit-il toujours de la même vérité? Quelle distinction y aurait-il entre coutume et loi? La coutume verse dans le local, le collectif, l’autochtone, l’africain… Il s’agit là au fait d’une équation problématique pour les Africains qui se confrontent à l’avènement d’une religion monothéiste. A ce moment, quels sont les rapports existant entre la loi et la grâce dans la vision tertullianiste? Si la loi est un ensemble d’ordres et de règles, la grâce se définit comme le fruit de l’Esprit (en tant qu’amour, paix, patience, tolérance, bonté, douceur…). En effet, l’Africain converti ne voit comme concitoyen que cet être qui sait partager avec lui la même interprétation des lois de la Providence, c’est-à-dire proche de la dite vérité divine. L’auteur écrira: «La coutume devra fidélité au temps; la nature la doit à Dieu.» (Du Manteau) Le temps est ainsi humain car historique va faire du coutumier quelque chose de fini et de non valable; mais le naturel, source de l’éternité, renferme les vérités saintes (de nature divine, éternelle et unique). La vérité divine est une loi immuable; elle est une règle qui peut condamner le pécheur. Etant un commandement absolu, le fidèle choisit entre la connaître et l’assimiler. Il s’y soumet et l’applique sans jamais chercher à la transgresser. En un mot, selon Tertullien, la vérité est l’espace de retraite et de refuge pour le bon Chrétien. (cf. De la Pénitence)

II.- Croire en l’Absurde

De la notion de l’Absurde découle une vision chaotique où rien ne se tient dans l’univers. Pour l’Africain la situation sociopolitique y est semblable. L’occupation romaine et le désespoir conséquent chez les Carthaginois vont tant marquer le jeune écrivain. Tertullien n’y a-t-il pas une part (place) propre dans la composition du mouvement de l’Absurde? Le sens commun de l’époque ne peut emmener à embrasser la foi en vogue, le christianisme. Le philosophe africain se lance alors à systématiser de nouvelles croyances qui débarquent pêle-mêle de Rome pour finir, après tant de méditations, par les discréditer. Sa réflexion devient alors difficile à cerner, ses propos apparaissent souvent contradictoires. Au moment de sa conversion –prise de conscience, le jurisconsulte ne va utiliser la raison que pour défendre cette foi qui lui inspire mille raisons d’être. Il se révolte, en conséquence, sur sa manière d’être, d’apprendre et de vivre dans la raison. Tout peut s’expliquer sans le recours à la rationalité. Mais comment croire en tant que forme absurde peut-il apporter des lumières et des éclairages à propos de l’être humain? Est-ce afin de diviniser l’irrationnel ou l’altérité?

Cette argumentation, de par sa présence ou son absence, est une sorte de quête. Cette vision ésotérique de l’univers se précise en un ensemble d’erreurs. L’auteur fera du christianisme une expérience intime, d’où l’impossibilité de sa béatification par la suite. La nouvelle foi de Tertullien le motive à déchiffrer, à partir d’un regard nouveau, la nature et l’homme qui entretiennent des rapports mystérieux. Sa quête continue d’un sens à donner aux choses de l’existence va l’emmener à chercher une liberté d’action ou d’esprit: il deviendra libre penseur, délié de toute règle chrétienne. Après un «rien n’est permis que la volonté divine», il se vouera à la philosophie de «tout est permis». Son œuvre est ainsi à lire non pas comme celle d’un des premiers penseurs à s’écarter de l’héritage propre, mais comme celle d’un auteur qui en légitime la séparation.

Tout simplement, il faut dire que l’absurde tertullianiste verse dans l’agressivité ressentie vis-à-vis des païens, c’est-à-dire les siens dans leur comportement conformiste et quotidien. Le christianisme universel impose l’acceptation du Paien d’une nouvelle valorisation de la foi de Rome, et l’interrogation destructrice de la foi d’ici.

1.- Tout Ne Peut S’expliquer Que Par l’Absurde

Tertullien présente une image hétérogène de l’époque, une étape de désenchantement total où l’hostilité est grande. Il parle de la résurgence des superstitions primitives qui lui apparaissent, une fois croyant, étranges et étrangères. Anticonformiste, l’écrivain nord africain explique les manifestations de l’absurde. Certes, la pensée autochtone persiste également recouverte par la présence d’autres modes venus d’ailleurs. Les valeurs propres sont vues comme des illusions sans importance. La religion de remplacement (le christianisme), à ses yeux la vraie et/ou l’unique, donne sens à un intellectuel qui perçoit la destruction de sa propre culture/identité, elle offre autrement un nouvel éclat, de nouvelles lumières pour le jeune écrivain.

L’absurde «tertullianiste» n’est explicable que par une certaine anxiété métaphysique ressentie lors d’une contemplation d’un soi fragmenté, «inharmonieux» et illogique. Cela est palpable dans son style. Tertullien se verra absurde, pour ne pas dire extravagant. Est absurde ce qui n’a pas de rapport avec soi, l’homme, démuni de repères fixes, est errant entre mille points, sans aucune fixation identitaire.

Comment expliquer un tel égarement? Le philosophe carthaginois fait partie de la minorité latinisée, et en conséquence il se trouve mis à l’écart (moins déprécié) par rapport à la population paysanne sur le plan économique, culturel et linguistique. Son statut social et son éducation romaine vont l’éloigner de ses semblables. Parallèlement, sa philosophie peut se réduire à cet éloignement du propre, c’est pourquoi il choisit: «Credo quia absurdum» (Sur la Chair de Jésus-Christ, V) (Je crois à ce qui est absurde) Cette phrase est attribuée au philosophe africain. (22) N’avons-nous pas là une phrase proche sémantiquement de celle de Térence qui cite Ménandre «Je suis homme: j’estime que rien de ce qui est humain ne m’est étranger.»?

Toutefois, qu’est-ce que croire constructivement en l’absurde? Cette pensée, voire conviction, dérange à la fois les mécréants (ou païens) et les catholiques. Est-ce pour Tertullien croire à ce qui est nouveau? Aliéné? Le sens commun ne peut point justifier la validité et la légitimité de la nouvelle foi, le christianisme. Croire serait s’approprier intellectuellement un système d’idées qui «admet» parfaitement la sagesse métaphysique ou divine. Selon Ernest Renan, «le rude Africain opposera aux énervantes faiblesses des apologistes helléniques le dédain du Credo quia absurdum.» (23) Cet adjectif (stéréotype de l’identitaire) peut-il expliquer une telle vision du monde? Cette nouvelle et étrange «foi» veut-elle également dire que le christianisme est une religion absurde? Irrationnelle? La foi n’y est pas à apporter à coups d’arguments. La discussion n’est pas permise. De même, il n’y pas lieu d’avoir de raison démonstrative; les arguments logiques ne sont pas nécessaires. Cela nous étonne de la part d’un avocat imbu de logique et de jurisprudence. Ainsi, afin de justifier la foi chrétienne, l’irrationnel peut substituer le rationnel chez le célèbre jurisconsulte.

Que fait-il, en fin de compte, de la pensée mythologique, allégorique et onirique, cette pensée propre à l’Absurde, qui se révèle comme la projection de réalités psychologiques? Dorénavant, tout n’a de sens dans ce bout de monde que s’il possède une dimension religieuse totale, allant à l’encontre du corps propre.

A.- Portrait Absurde de l’Africain: Entre l’Idolâtrie et l’Hérésie

Les païens, au fond, sont les étrangers de la foi unique. Ils vivent dans la différence. Ils quêtent la différence. Cette différence est-elle, justement, fondamentale pour l’auteur chrétien? Que fera-t-il alors du précepte chrétien: aimer son prochain comme soi-même? Qu’est-ce que le prochain? Peut-il être le propre? Pourtant, intégriste qu’il est, il apparaît absurde dans son raisonnement à intégrer cet amour (de soi) dans l’amour de Dieu. Tout ce qui provient de la vie quotidienne est source du Mal, d’où l’impossibilité de l’amour, et par extension il y a condamnation de l’africanité et de l’amazighité.

Si l’idolâtrie est une cérémonie païenne où des représentations figurées d’une divinité sont célébrées, Tertullien, tout en agissant par conservatisme religieux, va non seulement condamner ces cultes mais proposer d’autres cérémonies, étrangères au corps africain. Il appelle même à couvrir de sang ces fidèles d’idoles. Aussi voit-il que les morts et les dieux ne font qu’un, là il est de parler de la critique de toute idolâtrie. Suivant la même tradition chrétienne et nord-africaine, saint Augustin affirme: «les dieux des nations sont des démons très impurs.» Et par «dieux des nations», entendons non pas des dieux «païens», mais les dieux propres et autochtones que le Chrétien ne fait point siens. Il y a absence de reconnaissance. Ils ne méritent pas adoration ni soumission. Les idoles, de nature démoniaque, incitent les adorateurs vers la disgrâce et le malheur. Le recours à la magie par les idolâtres ne peut satisfaire leur obsession de la mort: «Personne n’accordera sans doute à la magie la vertu d’affranchir de la mort, ou de rendre à la vigne une nouvelle vie en renouvelant son âge.» (De l’Ame, L) Tout est condamné à mourir ou à renouveler d’âge. C’est le vœu de Dieu que les adeptes de la magie ne peuvent découvrir.

De même, le sanctuaire ne peut pas envelopper physiquement leur puissance: «leur puissance n’est ni contenue ni circonscrite dans les murailles d’un sanctuaire. Elle se répand au-dehors, circule çà et là, et par intervalles elle est libre, afin que personne ne doute que les maisons elles-mêmes sont aux démons, et qu’ils assiègent les hommes de leurs illusions, non seulement dans les temples, mais jusque dans les lieux les plus secrets.» (De l’Ame, XLVI) Cet espace ne vaut rien, il ne peut sauver l’idolâtre sur le plan symbolique. Le salut devient un objectif impossible de réaliser si la révélation fait défaut.

Quant à l’hérétique, l’apologiste en développe une image qui s’avère au fond ambiguë: l’hérétique fait cause commune avec le païen sans avoir rien en commun! L’hérétique est armé avec les mêmes outils que le bon Chrétien: «la plupart des hérésies s’emparent de nos exemples, empruntant ainsi leurs arguments à une religion qu’ils attaquent.» (De l’Ame, L) Le savoir de l’hérétique autour du dogme est profond: il peut ainsi convaincre le bon Chrétien. Néanmoins, le baptême est nul s’il est fait par un hérétique… C’est pourquoi Tertullien interpelle les fidèles pour bien se protéger contre les hérétiques: «Hérétique, lui dirai-je, cesse de faire cause commune avec le païen. Quoique vous vous ressembliez tous, vous qui vous forgez un dieu à votre fantaisie, du moment que tu le fais, au nom du Christ, chrétien encore à tes propres yeux, tu n’as rien de commun avec le païen. Rends-lui ses sentiments, puisqu’il n’est pas formé avec les tiens! Pourquoi te laisser conduire par un aveugle, si tu as des yeux? Pourquoi te laisser vêtir par la nudité, si tu as revêtu Jésus-Christ? Pourquoi te servir du bouclier d’autrui, si tu as été armé par l’apôtre? Que le païen apprenne de toi à confesser la résurrection de la chair, plutôt que toi à la désavouer d’après lui: parce que si les Chrétiens devaient, la nier, ils auraient assez de leurs lumières sans recourir à l’ignorance de la multitude.» (De la Résurrection de la Chair, III) Une telle réflexion, s’adressant à un destinataire «défaillant» dans sa foi, relève de l’absurde: le païen est aveugle, nu, mal armé, moins croyant à la résurrection et à l’auteur de lui montrer la voie divine. L’idole des hérétiques est forgée en suivant le Christ. La forme de cette phrase argumentative est propre d’un jurisconsulte, mais les illustrations, rapportées dans des formes interrogatives, sont probablement recueillies de sa culture première.

La culture propre est ainsi à effacer si le christianisme s’enracine en Afrique. L’auteur en débat longuement dans ses textes. Il donne pour légitime cette aliénation. En définitive, le bon Chrétien est celui qui s’insurge contre le préétabli (par extension, le propre), et voit que seul Dieu peut justifier l’homme dans ses expressions du corps et de l’âme.

B.- Entretien du Corps Propre

Le corps propre est fondamentalement une série d’expressions culturelles. Il est présent dans l’ensemble des manifestations de la société. Les interrogations abondantes et complexes de Tertullien, relatives à l’héritage collectif, disent beaucoup de son esprit philosophique qui tend non seulement à trouver une possible explication, mais à revoir l’établi et le conforme. Seulement, cette analyse peut-elle déconstruire aisément un corps culturel différemment vu et vécu?

L’auteur dresse le portrait physique des Numides, déjà esquissé dans L’Enquête: «D’où vient que, chez quelques Numides, qui ornent leur tête de la crinière du cheval, on se fait raser le visage jusqu’à la peau, et que le rasoir n’épargne que la tête? D’où vient que les hommes velus emploient la résine pour épiler les parties secrètes, ou la pince pour arracher les poils du menton?» (Du Manteau, IV) Cette mode numide – manière de traiter le corps– est également réitérée dans plusieurs textes d’histoire. Le poil est rasé sauf la tête qui garde une crinière de cheval. L’auteur ne dit rien de leurs significations symboliques. Ces traits païens sont dignes des primitifs, ils ne valent donc rien. La religion les condamne, tout comportement ou coutume est à revoir à la lumière des enseignements de Jésus, à classer entre le permis et l’interdit.

Le corps est au centre de ses réflexions philosophiques; il est polysémique. Néanmoins, la mortification corporelle est chantée dans ses textes: Pudicité et Jeûne. Rappelons que, selon Tertullien, l’Eglise ne remet pas les fautes plus graves. Dans sa description du propre, Tertullien fait honneur au portrait stéréotype de l’époque romaine: le nord-africain est présenté comme une personne qui ne comprend rien au monde romain civilisé. Ensuite, on forgera la figure absurde et grotesque du «moros» ou du «stupidus» qui d’après la tradition dramatique, ne peut pas saisir la phrase la plus précise ni déchiffrer la logique la plus simple, ni comprendre la réalité la plus immédiate.

Ce corps propre a divers points positifs. Il subdivise les sexes, et déterminent les âges au sein de chaque sexe: «Les païens eux-mêmes observent le temps, afin de rendre, conformément aux lois de la nature, à chaque âge ses droits. Ils ont l’habitude d’employer aux affaires les femmes à douze ans, les hommes deux ans après, déterminant ainsi la puberté par les années et non par les fiançailles ou le mariage.» (Du Voile des Vierges, XI) Cet entretien du corps est corrélé au temps; et les païens respectent la nature. La puberté arrive à douze ans pour la fille, et à quatorze ans pour l’homme. Cela détermine l’âge de mariage.

Quant au vestimentaire, il développera de longs propos qui mélangent histoire, réflexion et théologie: «Hommes de Carthage, de tout temps maîtres de l’Afrique (…) avouez-le, vous étiez vêtus d’autre façon anciennement. Vous portiez alors des tuniques que recommandaient la délicatesse de leur trame, l’éclat de leur pourpre, et la justesse de leurs formes. En effet, elles ne dépassaient point les cuisses; elles ne s’arrêtaient point, contre la bienséance, au-dessus des genoux; elles ne tenaient point les bras trop serrés, elles laissaient les mains libres; comme elles serraient exactement le corps, on n’avait que faire de ceinture; enfin, grâce à leur juste symétrie, elles allaient merveilleusement aux hommes. Quant au manteau, qui était l’habit extérieur, il avait quatre angles, se rejetait des deux côtés sur les épaules, se plissait autour du cou, et reposait sur les épaules, retenu par une agrafe.» (Du Manteau, I) Il est utile d’observer l’éloge des Carthaginois par l’auteur. A cette fierté historique vient s’ajouter un autre amour, celui du vestimentaire. L’auteur parle de vêtements carthaginois munis d’une trame délicate, pourpre et de formes adéquates et justes. Il les relie étroitement au plan moral, notamment à la psychologie du porteur. Ce sont des vêtements «contre la bienséance», ils «portent» bien le corps… 
Pour le bon Chrétien qu’il est, il n’y a de corps que le corps du Christ, de Dieu. Tout autre corps est à annihiler dans toutes ses expressions. Le propre, inclus, car il représente l’acceptation fondamentale des différences.
C.- La Nature et l’Ame sont Corrélées au Divin

 

     (Suite dans le prochain numéro)

 

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