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  (Mai  2010)

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L’épopée de Dhar ubarran, Episode de la guerre du Rif (1921)

Transcription, traduction et analyse de fragments (3ème partie)

Par: Mohammed Serhoual (Bu-iseghwane)

2ème unité de sens:

A yadhar ubarran, a y ssus n yxsan5

Wi zzay- k iÄarren, a zzay – s iÄarr zzman 2

Ma yÄarr iš useppanyu umi yudef Temsaman7

Ma yÄarr i– š uqarqaš d Çmar bu – ywzan 8

NiÄ Äarren – š ÃibriÄin i ybiysen s ifiran 9

Ãemsaman ma tàewn – ak, ma tÄir – ak d benneÇman ?14

Le verbe Äarr, évoqués précédemment avec ses multiples équivalents, est récurrent dans le texte avec quatre occurrences notées en gras. La répétition, voulue par l’aède, renforce l’idée de la trahison et consolide la cohérence du passage.

A yadhar ubarran, aya ssus n yxsan 5

O Dhar ubarran, ô carie des os

Ô Dhar ubarran (Litt. Ô Mont du perdrix mâle, oronyme), c’est la carie des os !

Wi zzay- k iÄarren rami Ãiwy d rburqi, Ãarny d Ãixuzan 6

Qui t’a induit en erreur au point tu as apporté des obus et (planté) des tentes

Au point de pourvoir (la bataille) en canons et de planter des tentes

Ma yÄarr – iš useppanyu umi yudef Temsaman7

As – tu été dupé par l’Espagnol qui a envahi Temsaman ?

As – tu été dupé par l’Espagnol qui a envahi Temsaman ?

Ãemsaman ma tàewn – ak, ma tÄir – ak d benneÇman ?8

Temsaman, crois – tu que c’est facile pour toi, crois – tu que c’est des coquelicots ?

Crois – tu que Temsaman est d’accès facile; elle n’est si fragile, n’est si délicate!

Ma yÄarr – iš uqarqaš d Çmar bu – ywzan 9

Etait – ce piégé par le Bariolé ( sobriquet) et Amar (prénom) mangeur de bouillies

Es – tu tenté par (les nommés) Aqarqach et Amar mangeur de bouillies

NiÄ Äarren – š ÃibriÄin I ybiysen s ifiran 10

Ou était – tu fasciné par les nubiles ceintes de fils

Ou es – tu séduit par des nubiles portant des ceintures ornées de fils aux couleurs

Le poète s’adresse toujours au Mont Abarran, il recourt à l’usage du pronom il qui renvoie à l’occupant espagnol.

Il y a lieu de noter l’apport de nouvelles idées:

1. Il est d’abord question de l’installation d’un poste militaire par l’armée espagnole. Donc l’adversaire est là, il a l’intention de s’emparer d’un territoire qui n’est pas le sien, avec toute sa logistique et tout son poids, sa supériorité matérielle et son effectif important.

Le poète évoque le campement de l’armée espagnole par l’utilisation du mot Ãixuzan «tentes». La tribu de Temsaman est prise d’assaut les Espagnols; c’est le lieu où se déroulera la bataille fatale pour l’armée espagnole. Dans une autre version, il y a un terme générique mais qui a une connotation religieuse précise: arumi «le chrétien». L’agression est inadmissible pour deux raisons: il s’agit d’un envahisseur chrétien, mécréant. Repousser l’intrus est un acte motivé par des raisons territoriales et religieuses. La guerre prend donc deux dimensions: elle est territoriale et religieuse. Les deux appellations, celle de (i) Espagnol et (ii) Chrétien connotent l’exogénéité; d’où la levée en masse puisque la patrie en danger; ce qui mène automatiquement au jihad «la guerre sainte».

2. La trahison de certains notables autochtone est dénoncée par le poète; il évoque des noms précis comme aqarqaš et Amar Bu – ywzan. Ce sont des anthroponymes authentiques; ils ont failli à la cause, c’est pourquoi ils sont pointés. Ces sont des éléments centrifuges; ils ont basculé dans le camp adverse parce que complices, achetés et corrompus. C’est pour dire que, ici, la poésie est ancrée dans le réel, elle n’est pas le fruit d’une imagination vagabonde; elle contribue, elle aussi par ses propres moyens, à la sauvegarde de la mémoire collective.

Ces notables sont des éléments dangereux pour le pays, ce sont des délateurs, des agents au service de l’Espagne. Ce sont des personnages réels, des êtres en chair et en os; ils sont cités chacun avec son nom, ils sont présentés par des sobriquets moqueurs et péjoratifs. Nous verrons que le préfixe bu- comme bu-ywzan «consommateur de bouillie» et bu-yjarwan»consommateur de grenouilles, l’Espagnol», très productif en tamazight est porteur d’une connotation de l’ironie Le premier Aqarqaš signifie «(celui) aux couleurs vives». Ce terme connote de l’élégance dans l’habillement, une tenue vestimentaire raffinée. La finesse et l’agrément sont perçus comme un comportement efféminé qui ne colle avec le monde de la paysannerie. C’est quelqu’un qui a préféré donc le luxe acquis au moyen de la corruption dans un monde connu par une vie austère, en présence des compatriotes aguerris. Ces vendus collaborèrent avec le général Silvestre bien avant la guerre . bu-ywzan aime se remplir le ventre, Aqarqaš préfère s’habiller avec recherche.

3. La tribu de Temsaman est occupée, mais les Rifains ne vont pas se laisser faire. Comme un seul homme, ils ont formé une coalition pour affronter l’ennemi. L’accent est mis sur l’invulnérabilité de Temsaman puisque les Rifains sont coriaces et n’accepteraient jamais de vivre sous le joug de l’étranger. L’image de la tribu inexpugnable est exprimée dans le vers:

Ãemsaman ma tàewn – ak, ma tÄir – ak d benneÇman ?8

Temsaman, crois – tu que c’est facile pour toi, crois – tu que c’est des coquelicots ?

Crois – tu que Temsaman est d’accès facile; elle n’est si fragile, n’est si délicate!

Il y a un parallélisme sémantique dénoté par l’interrogatif ma suivi du verbe tàewn – ak dans le premier membre et du syntagme verbal ma tÄir – ak d benneÇman, expression imagée qui reprend le verbe hwen «être facile, à la portée de». Le coquelicot est une fleur. Le symbolisme de la fleur est universel. Il condense plusieurs symboles: la féminité, la beauté et la délicatesse. Nous avons affaire à une interrogation rhétorique; ce vers doit être lu de manière négative. Temsaman, ce n’est pas du coquelicot, c’est une tribu de braves hommes; elle n’est pas à la portée des Espagnols, elle n’est pas d’accès facile. Symbolisme spécifié par benneÇman, fleur épanouie dans les champs de blé, en plein printemps, sur un fond de verdure. Le sens donc sou – jacent est celui de la verdure tapissée de coquelicots, sous un ciel bleu, est plausible. Le conflit qui a opposé les Rifains aux Espagnols a déjà pris une dimension territoriale, d’où la progression au niveau de l’information.

4.

NiÄ Äarren – š ÃibriÄin i ybiysen s ifiran 10

Ou était – tu fasciné par les nubiles ceintes de fils

Ou es – tu séduit par des nubiles portant des ceintures ornées de fils aux couleurs vives

Les fils dont il est question dans le texte symbolisent la grâce et l’élégance des filles nubiles, malgré la modestie de leur milieu social, elles sont d’une tenue vestimentaire convenable, propre et de bon goût. Les fils tiennent lieu de ceinture, ce ne sont pas des fils ordinaires, des fils de laine multicolores, tressés, de fabrication artisanale, locale. Ces fils mis autour de la taille, tiennent lieu de parure, c’est un symbole de simplicité, de délicatesse, de grâce et surtout de bien – être. Ils sont utilisés en guise de ceinture, donc plus confortables et plus doux qu’une ceinture en cuir. Nous verrons plus loin ( v. 30) que le fil garde toujours cette fonction ornementale, il est signe de bien - être au contact d’un objet comme le pain de sucre enrobé dans du papier et ficelé. C’est une guerre de défense, elle est justifiée pour sauvegarder l’honneur sur lequel les Rifains, comme les nobles de l’époque médiévale, sont intraitables .

En plus du refrain déjà vu, cette seconde unité de sens se caractérise par des éléments nouveaux dans ces vers comme l’occupation de Dhar ubarran avec tout ce qui s’en suit comme logistique: campement, garnisons et postes militaires. C’est une guerre à armes inégales, c’est la lutte du pot de terre contre le pot de fer.

3ème unité:

Aya dhar ubarran, aya ssus n yxsan 11

Ô Dhar ubarran, ô carie des os

Ô Dhar ubarran (litt. Ô Mont du perdrix mâle, oronyme), la carie des os !

Dinni ihemehem rburqi, dinni i dehšen iyÃsan 12

Là – bas a détonné l’obus, là – bas ont été abasourdi les chevaux

C’est la que les obus ont grondé, c’est la que les chevaux ont été ahuris.

Dinni immuà rqebtan, dinni immuà utarjman 1Ç

Là – bas est mort le Capitaine, Là – bas est mort l’interprète

C’est la que le Capitaine a trouvé la mort, c’est la que l’interprète a trépassé.

C’est là que le Capitaine a péri, c’est là que l’interprète a trépassé

dinni «Là – bas» est un déictique qui  sert à exprimer l’éloignement, il s’oppose à da»ici» qui dénote la proximité. L’utilisation de ce déictique peut avoir une double signification: la première est que l’aède prend ses distances par au lieu – évènement invoqué(s) dans le temps (par rapport au discours) et dans l’espace. La seconde fonction possible de ce déictique est de basculer vers le récit, une interprétation aussi probable que plausible, d’où le passage du discours au récit. L’amorce du récit n’est entamée qu’avec l’entrée dans le vif du sujet, on est en pleine bataille, celle – ci bat son plein, elle est mise en valeur par la structure du vers:

Dinni ihemehem rburqi, dinni i dehšen iyÃsan 12

Dinni immuà rqebtan , dinni immuà utarjman 1Ç

Ces vers présentent un parallélisme syntaxique manifeste avec quatre occurrences du déictique spatial exprimant l’éloignement Dinni, dont le schéma grammatical se présente comme suit:

Déictique + verbe + sujet

Ce parallélisme s’étend sur les deux hémistiches. Le narrateur met en valeur l’atrocité de la guerre par le biais des parallélismes; ils sont renforcés par des sonorités comme [r], [b] et [q] relevées dans les substantifs: rburqi et rqebtan, et la laryngale dans les verbes ihemehem «gronder (obus)»  et dehšen»être stupéfait (chevaux )» . Quant au verbe immuà «être mort» répété deux fois pour mettre l’accent sur les pertes en hommes dans le camp adverse. Il s’agit du capitaine et de l’interprète.

Le poème nous fournit des renseignements sur la logistique mise en oeuvre par les Espagnols armés jusqu’aux dents: navires de guerre, véhicules, chevaux «iysan» , rburqi «canons et obus». canons, obus, etc . Il s’agit d’un armement sophistiqué utilisé par l’armée espagnole dénoté par le verbe hemhem dénotant les détonations d’armes à feu, les grondements de canons. Ce verbe connote l’idée de stupeur causée par l’artillerie espagnole. Le grondement de l’obus a un effet sur les chevaux effarés et abasourdis; ils sont frappés de stupéfaction. L’accent est mis sur l’atrocité de la guerre, la force de frappe des Espagnols qui n’ont épargné aucun effort pour intimider la population, pour gagner la guerre, avec une supériorité écrasante en effectif et en armement.

Les deux vers font mention du décès de deux personnages importants: le capitaine et l’interprète. Le premier est un officier, un gradé, lauréat de l’école militaire; il appartient à une armée disciplinée formée de Regulares qui ont reçu une formation militaire. Cette armée disciplinée se bat avec des maquisards, des francs – tireurs, nommés Los Moros par les Espagnols (Cf. Madariaga 2006: 33).

Le second décès annoncé dans la partie civile espagnole concerne l’interprète, aturjman. La présence de ce dernier est motivée par le pragmatisme du colonisateur qui a besoin de communiquer avec les habitants du pays à cause de l’écart linguistique et culturel qui les sépare des autochtones. Le nombre des décès dans la partie espagnole est mentionné de manière très allusive; le langage poétique est doté d’une forte densité sémantique. Les données réelles concernant les pertes humaines dans le camp espagnol sont fournies par les ouvrages d’historiographie .

4ème unité:

Rqebtan n baya I harrek d Ãemsaman 14

Le Capitaine de Baya a pris d’assaut (la tribu de) Temsaman

Le Capitaine de Baya a déclenché l’offensive sur la tribu de Temsaman.

âaarreken d Ayà WaryiÄel amezyan ameqran 15

Se sont mobilisés les Ayt Waryaghel petits et grands

La tribu des Ayt Waryaghel s’est mobilisée grands et petits

Ggin – as i bu – ijarwan am netta am iserman 16

Ont fait pour mangeur – de – grenouilles comme des poissons

Les mangeurs de grenouilles sont capturés comme des poisons dans le filet

àarrken d Ayà WaryiÄel di ÃenÇašar ammya 17

Sont montés à l’assaut les Ayt Waryaghel au nombre de douze cents

Les combattants des Ayt Waryaghel sont mobilisés au nombre de douze cents

Umi d Äa Çaqben, a Çaqbend di xemsa 18

Lorsque sont retournés, ils sont revenus à cinq

A leur retour, ils n’étaient que cinq

Ce fragment est à cheval sur les deux rimes en [– an], vers 14 -15 16 et assonancé en – a vers 17 et 18; mais ce qui fait son unité, c’est plutôt la répétition du verbe harrek  trois fois:

Rqebtan n baya I àarrek d Ãemsaman

àarreqen d Ayà WaryiÄel

Ggin – as

àarrken d Ayà WaryiÄel di ÃenÇašar ammya 17

Umi d Äa Çaqben, a Çaqbend di xemsa 18

Le poète nomme expressément le Capitaine Barya , ce qui renvoie à la dimension réaliste du récit épique.

Le verbe àarrken assure une certaine unité au fragment avec deux occurrences même si ce verbe na pas le même sujet. Dans le premier cas, le sujet grammatical est l’officier espagnol; dans la seconde occurrence, c’est plutôt l’ethnonyme Ayà WaryiÄel qui joue cette fonction pour mettre en valeur de la promptitude des volontaires rifains venus à le rescousse de la tribu limitrophe de Temsaman pour faire preuve de solidarité effective. Une véritable levée en masse des résistants arrivés en grand nombre grands et petits ( s umezzyan du meqqran), personne n’a manqué à son devoir . Ils ont livré bataille à l’armée de l’occupant espagnol. Les soldats espagnols furent capturés comme des poissons dans un filet, donc une capture abondante et facile. L’image de la capture souligne également que le butin est abondant avec son trophée d’armes, de morts et facile ; les Espagnols ont été arrêtés sans difficultés notoires, sans riposte; ils sont dépourvus de leurs moyens, technique de la guérilla oblige. Les Espagnols tombaient comme des mouches; d’autres ont pu s’enfuir; l’armée espagnole bat en retraite. Mohamed ben Abdelkrim en est le maître sans conteste. Un bain de sang, beaucoup de morts et de blessés, des prisonniers captifs, des cadavres jonchés et des corps estropiés.

Ce que les Rifains perdent en logistique, en armement et en équipement de manière générale, compte tenu de leurs conditions matérielles médiocres, le gagnent grâce à leur courage, à la maîtrise du terrain et l’adoption de la technique de la guérilla fondée une tactique de repliement des maquisards à l’affût. Les guérilleros, embusqués et aux aguets, guettent le déploiement de l’armée espagnole. Leur tactique a recours à la surprise, la rapidité et l’efficacité.

5ème unité:

A àemmu n rhaj Çisa, a bu – yis aziyza ! 19

Ô Hemmou fils d’El Haj, au cheval bleu

Ô Hemmou fils d’El Haj sur un cheval bleu

A ya ššix Çmar x sserk I ywÑa! 20

Ô cheikh Amar tombé  du fil de fer barbelé

Ô Cheikh Amar, du fil   de fer barbelé il a succombé

Notons, tout d’abord, une subtilité stylistique au vers 20 qui présente une inversion sur le plan syntaxique: le complément circonstanciel de lieu antéposé. Cette antéposition est intéressante à plus d’un titre (i) le vers gagne en légèreté et en souplesse, donc en poéticité. (ii) l’inversion met en relief l’existence du fil de fer barbelé qui relève de la stratégie militaire des Espagnols. (iii) Le syntagme verbal iwÑa «il est tombé», assonancé et mis en fin de vers pour faire écho à la rime; il est donc rejeté à la fin pour des raisons rimiques.

Dans ce distique, l’aède interpelle les deux cavaliers: A àemmu n rhaj Çisa et ššix Çmar chacun ayant enfourché son cheval aziyza, bleu (ou vert) , ils sont en train de guerroyer. Nous remarquons que le rhapsode cite toujours les personnages en tandem: le tandem bu – iwzan / aqarqaš, celui des collaborateurs, le tandem capitaine / interprète, enfin le tandem àemmu / ššix Çmar, ce dernier fait le pendant des deux premiers. Ils sont décrits en pleine action, engagés d’une manière irrévocable pour la défense du pays. Ces personnages sont interpellés au même titre que Dhar ubarran. Ils sont désignés explicitement chacun par son nom pour une authentification de l’œuvre qu’ils ont accomplie, l’un, cavalier, est monté sur un cheval bleu;  il est en train de guerroyer; l’autre, voulant de franchir les barbelés pour lever le siège, est tombé; sa chute est annoncée spontanément et sans complexe. Contrairement aux personnages précédents; les traîtres sont désignés par des sobriquets moqueurs bu – iwzan et aqarqaš; du côté espagnol, le Capitaine et l’Interprète ne sont pas nommés, le poète se contente de les signaler compte tenu du rôle qu’ils jouent dans la bataille.

Donc nommer des personnages montre que la poésie est ancrée dans le réel, le poème sert comme document historique. Le poète en fait un morceau de bravoure.

6ème unité:

Rabbi mammeš Äar ggeÄ I Fettuš xmi Äar Ãerqa 21

Ô mon Dieu cmment je vais faire, Fettouch lorsqu’elle rencontre

Ô mon Dieu comment faire avec Fattouch , en face d’elle ?

Khminni Äar Ãini Çzizi ma ykka baba? 22

Lorsqu’elle dira Oncle où est parti mon père ?

Ô mon Dieu que faire lorsqu’elle me dira où est mon père ?

–- Baba – m d amjahed ÃenÄ – ià àarraqa 23

Ton père est un Combattant l’a tuée la mitraillette

– Ton père est un Moujahid , il a été tué par la mitraillette

Rabbi mammeš Äar ggeÄ I waber abarršan 24

Ô mon Dieu comment je vais faire pour la paupière noire

Ô mon Dieu comment m’y prendre avec les beaux noirs

Ibbehbar d s umetttta 25

Eclatée de larmes

Eclatés en sanglots

Wa ralla ymma d fud – inu iwÑa 26

Ô Chère mère, mon genou est tombé

Ô chère mère! Mes genoux s’affaissent !

Dans cette séquence, nous constatons que le poète quitte le récit pour donner la parole au guerrier, de retour chez les siens,  dans un monologue qui relève, le moins que l’on puisse dire, du pathétique. Le pronom il est abandonné au profit de je , ce qui marque le passage au monologue.

Le guerrier, dans une situation embarrassante, exprime sa gêne et sa peine pour mettre l’accent sur sa compassion à l’égard de Fettouš , sa nièce, la belle aux yeux noirs dont le père est tombé au champ de bataille. Que lui dira – t – il lorsqu’elle viendrait à sa rencontre pour s’enquérir de son père, ce dernier est mort sur le champ de bataille. Que faire donc devant une telle situation ? Il invoque Dieu afin de pouvoir trouver une issue. Elle lui posera immanquablement la question au sujet de son père qui en même temps le frère du combattant, oncle paternel de Fettouš. Ce bref monologue dans lequel l’aède fait parler le guerrier dans l’embarras qui ne sait pas quoi lui dire, il n’a pas de réponse à lui donner au sujet de son père disparu. Le chansonnier entre donc dans la peau du guerrier.

L’oncle et le père de Fettouš, partis ensemble, pour rejoindre les maquisards, mais ce dernier n’est pas revenu vivant comme il est sorti avec son frère.

Cette séquence introduit une nouvelle donne dans le texte, celle d’une situation tragique que prend le récit subitement, une scène poignante puisque tous les éléments nécessaires sont présents: l’entrée sur scène des personnages, les répliques échangées entre la fille et son oncle.

La seule réponse dont il dispose est de l’informer que son père est un Moujahid lui dira t – il, qu’il a été criblé de balles de mitraillette. Information laconique donnée d’un seul coup, en un seul vers, mais émouvante et lourde de sens. Ce qui montre le savoir – faire du poète. Il a beau essayer de l’aménager afin de ne pas la foudroyer par la nouvelle affligeante de la mort de son père; finalement, n’ayant pas le choix, il a décidé de lui annoncer le message lugubre, malgré son arrière – goût.

L’argument religieux invoqué est le statut de Moujahid du père; c’est une riposte qui rappelle la guerre des religions, les Croisades de l’époque médiévale et la Chanson de Roland.

L’intervention du guerrier se fait au moyen de deux phrases juxtaposées:

–- Baba – m d amjahed, ÃenÄ – ià àarraqa 23

la première est formée d’un présentatif:

- Baba – m d amjahed 23,

la seconde est une phrase verbale avec V – COD – S:

ÃenÄ – ià àarraqa 23 ÃenÄ – ià àarraqa 23

«litt. Tué lui (par) la mitraillette, il a été criblé par des tirs de mitraillette», une arme automatique à tir rapide, a subi une transformation de pronominalisation

peut être schématisée ainsi:

V + objet pronom affixe + sujet

La prosodie et la syntaxe simple et coulante, l’introduction du dialogue, tous ces éléments contribuent à la poétisation de la situation tragique. Le père est un vaillant guerrier dont les prouesses ne peuvent passer sous silence; sa mort est due à la supériorité technologique de l’ennemi. C’est donc un tragique qui nous rappelle le héros cornélien qui accomplit son devoir et accepte son devenir.

Rabbi mammeš Äar ggeÄ I Fettuš xmi Äar Ãerqa 21

Rabbi mammeš Äar ggeÄ I waber abarršan 24

La même Fettuš n’est pas nommée dans le vers suivant par métonymie; le poète préfère utiliser plutôt le syntagme nominal aber abaršan «la paupière noire, la fille aux yeux noirs, par métonymie», pour mettre en valeur le charme de la fille. Ces paupières noires ont éclaté à chaudes larmes ibbehbar d s umetttta en apprenant la nouvelle de la mort de son père. Le poète loue le charme de la fille en pleine situation tragique. Il convient de noter que les lexèmes aber et ametta, utilisés au singulier pour des raisons stylistiques. L’oncle est viscéralement touché et n’en peut plus, il se trouve dans un état d’abattement profond, il ne peut plus se tenir sur jambes. Ce qui se traduit dans le texte par un affaissement du genou (fud «genou, au sing.» et non pas ifadden, au pluriel, forme presque figée; le genou étant le symbole de la force dans la culture amazighe.

Le monologue est un discours réflexif de l’oncle de Fettuš, il est enchâssé dans un micro – dialogue dans lequel le protagoniste imagine la réponse qu’il va donner à la fille. Les deux vers se présentent sous forme d’invocation divine formulée en deux occurrences, où le guerrier, ne sachant quoi faire, s’adresse à Dieu pour l’aider à faire face à cette situation. Le syntagme verbal Ãerqa «rencontrer, elle» où le verbe où employé absolument sans complément d’objet (essentiel !), ce verbe, deviné et sous - entendu, n’est que le l’oncle, le protagoniste de l’énonciation. L’emploi absolu de ce verbe est une licence poétique que le poète se permet, le contexte aidant à deviner le reste.

Le terme amjahed a une connotation religieuse. Cette guerre prend deux dimensions, celle de la guerre territoriale et de la guerre religieuse. L’occupant est chrétien, il a violé le territoire, ce qui est considéré comme une profanation: le religieux et le patriotique sont intriqués. Le père est présenté en tant que Moujahid ou amjahed en tarifit; c’est un combattant de la foi, il est voué à la patrie. Cette phrase préparatoire précède la nouvelle du décès dans le but d’amortir le choc de la mauvaise nouvelle. Ainsi l’aède poétise la mort en pleine situation tragique.

Le terme baba «père, mon  ou mon père» a un statut spécial dans la langue, il ne renvoie pas à un référent extra – linguistique mais il a une fonction spéciale puisqu’il exprime une relation dans le vocabulaire de la parenté. Il sera fonctionnel dans la création du tragique dans le texte puisque le combattant annoncera la mort de son compapgnon.

7ème unité:

Kenniw Ayt Temsaman d imjahden zi rebda 27

Vous les Ayt Temsaman vous êtes des Combattants depuis longtemps

Vous les Ayt Temsaman, vous êtes des Combattants légendaires

Ãjahdem s ufus nnwem, jahdent ura d Ãiniyba 28

Vous avez combattu des à la main, ont combattu même les filles

Vous avez pris les armes, mêmes les filles y ont pris part

Zzad x wÇrur – nnsent, taryent ak isudar 29

Les subsistances sur leurs dos avec les rochers

Portant les vivres dans le dos et gravissant escarpements et talus.

isuÑa( < isuÑar «rochers» est le seul terme utilisé au pluriel au même titre que Ãiniyba «les filles». La vélaire [r] initiale ayant subi un allongement vocalique, elle s’est transformée en [(] ,il est prononcé isuÑ(; ce changement est propre aux parlers du Rif de l’Est, notamment les tribus Ayt Saïd et Temsaman.

Sémantiquement, ce nom renvoie à des êtres inanimées ayant le trait sémantique [- hum.]. Il rime avec son correspondant Ãiniyba 28 , ce n’est donc pas un hasard, nous assistons à un rapprochement de deux items lexicaux mis à la rime appartenant à deux mondes complètement différents le monde minéral de la rocaille, compact et inerte, il symbolise la dureté et d’âpreté; il est présenté par la poète en tant que tel pour mettre en valeur l’effort et le courage des femmes et des filles qui arpentent les rochers, traversent de la pierraille pour ravitailler les guerriers en eau, en nourriture et en munitions, malgré le chemin rocailleux, elles s’exposent à des risques en temps de guerre; on dirait des rochassières qui pratiquent de l’alpinisme. Femmes et filles, dits du sexe dit faible, au corps svelte et gracieux affrontent la rocaille, elles font preuve de résistance et de bravoure.

Le poète interpelle Ayt Temsaman connus pour leur vaillance depuis jadis, une bravoure légendaire qui la leur, elle ne date pas d’aujourd’hui. Il vante leur valeur guerrière. Biarnay en 1915, bien avant le conflit de Dhar ubarran avait déjà fait la même constatation à ce sujet: «Les femmes, d’ailleurs, suivent les hommes dans les combats, elles les ravitaillent et les excitent. Nombreux sont les cas où les femmes ont fait le coup de feu à côté de leurs maris ou de leurs frères. Elles raniment les courages et livrent les fuyards au mépris public après les avoir marqués au henné dans le dos» (p.30). Elles se déplaçaient pour ravitailler les hommes embusqués et à l’affût; ils ne devaient pas bouger de leur abri tant que l’ennemi ne s’est pas manifesté. Pour aider les combattants, elles leur faisaient signe avec les pans de leurs vêtements pour indiquer l’endroit où se trouve l’ennemi, annoncer l’arrivée d’un avion qui s’apprête au bombardement. Elles recevaient les dépouilles des victimes tombées avec des youyous en signe de joie, en temps de guerre.

8ème unité:

(Suite dans le prochain numéro)

 

 

 

 

 

 

 

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