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  (Mai  2012)

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A la mémoire de notre mère amazighe

Par: Mohamed Azergui

 

«En Afrique, un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle». (Amadou Hampâté Bâ)

Notre mère femme très âgée vient de nous quitter en grand-mère et arrière grand-mère de nombreux descendants au Maroc et en France. Elle a gardé jusqu’aux derniers jours de sa vie toutes ses facultés mentales dont une très bonne mémoire riche trésor de la langue, de l’histoire et de la culture amazighes.

C’est une femme robuste de corps, forte de caractère, de grande piété et de foi profonde. Elle a vécu presque toute sa vie en montagne dans la contrée des ait Souab qu’elle chérit. Elle aime parler des flancs des monts, vallons et rivières où jeune elle conduit ses chèvres. Elle décrit avec passion les cols (Tizis) qu’elle traverse pour visiter les parents lointains, participer à une joyeuse Tiwizi ou amener une cousine mariée dans sa nouvelle demeure. En vraie montagnarde (Taboudrart) elle grimpe au sommet des monts dominants la région. Là de jour elle voit un paysage impressionnant et de nuit un ciel bleu et de belles étoiles. Elle implore en amazigh la bénédiction de Dieu et des marabouts enterrés seuls là haut. Gaillarde elle est allée en expédition avec ses copines et copains dans le culminant massif (Lekest) percevoir les cerfs et gazelles, amener le bois qui sent bon et les glands de chêne. Elle a parcouru presque tout le pays des ait Souab à pieds en pèlerin pour se recueillir dans chacun des douze sanctuaires des saintes et saints protecteurs de l’ensemble de la tribu. Elle se plaît au crépuscule de sa vie à nous décrire ses périples et les gens qu’elle a connus. Elle nous parle des femmes et des hommes du passé, leur itinéraire de vie, les liens de parenté des uns et des autres, leur généalogie sans jamais oublier la sienne.

Elle serait née au début des années 20 du siècle dernier, elle ignore sa date de naissance Ceci ne la dérange nullement car son temps est cyclique (en fonction des saisons et des mois du calendrier amazigh) et non linéaire fixé à la vie de Prophètes du passé lointain. Elle relate avec précision des luttes intestines dans notre village qui sont datées 1928/29. Tout commence à la suite d’un adultère supposé de la part d’une femme de notre clan. L’homme a été assassiné, la femme répudiée, l’honneur prétendu sauvé. De vengeance à la contre vengeance des hommes sont tués. Un matin d’été notre grand père paternel fort et craint est assassiné alors qu’il laboure un petit lopin de terre devant les yeux de son fils. Les maisons de nos arrières grands parents sont pillées et détruites, les femmes épargnées. Les survivants ont fui, certains chez son père et c’est de cela qu’elle se souvient très bien. Ils s’organisent et contre attaquent quelques mois plus tard et il y a de nouveau des morts Elle décrit avec respect comment le chef vénéré de la grande école islamique de Tanalt qui n’est autre que feu sidi hajj Habib est intervenu. Il s’interpose avec ses étudiants entre les belligérants en psalmodiant le Coran. Il fait arrêter les massacres et enterre les morts. Il donne sa bénédiction à la trêve, exige le retour des vaincus chez eux et la rétrocession de leurs terres et de leurs biens. Il fait jurer les rivaux sur le Coran de ne plus en venir aux armes et ce dans une cérémonie religieuse et en présence des Sages de la tribu. Il menace de la malédiction de Dieu et des marabouts du coin les éventuels transgresseurs de l’accord. Comme il le fait depuis des années en tant que Résistant et ex aide d’A.Hibba, il exhorte avec véhémence les uns et les autres non de s’entretuer mais de s’unir pour la guerre sainte contre les colons français déjà aux confins de la tribu.

Notre défunte nous retrace avec passion l’organisation de la lutte contre ces étrangers. Elle se rappelle un espion arrêté dans la mosquée de son village, il s’est déguisé en fquih. Il parle parfaitement le tamazight, découvert il est ligoté et conduit au chef de zaouïa. Peu de temps dit elle, les gens sont surpris par des «grands oiseaux en fer» (avions) qui lâchent des bombes. Elle passe ses journées dans les grottes avec les habitants du village. Ils évitent ainsi les bombardements qui ont creusé de grands trous, détruit des maisons et tué des personnes. Mais cela ne suffit pas pour arrêter la résistance séculaire amazighe aux occupants. Elle décrit avec orgueil comment son père dirige le ravitaillement des guerriers partis combattre. Il a un bon mulet et s’achète pour la circonstance un baudet. Les femmes apportent les provisions pour leur mari, fils et frères partis se battre au front. Mais un soir alors qu’il s’apprête à partir de nouveau de nuit, un triste messager arrive et l’informe de la défaite et de retour des combattants. Notre mère est contente car elle reçoit un peu de ces provisions en cadeau. Elle se gave de figues, de dattes, d’amandes grillées ou moulues, de bouts de cire garnis miel pur et de galettes de pain avec œufs entiers cuits dedans. Quelques jours plus tard les villageois voient avec frayeur arriver les troupes par la piste muletière qui traverse le village. Elle n’a jamais vu de sa vie les chevaux et encore moins les soldats français ou leurs acolytes du Makhzen. Par instinct elle s’enfuit avec d’autres filles vers un village situé au sommet des monts par peur de viols fréquents en pareils cas. Les hommes se réunissent à Tanalt, se concertent et déposent leurs fusils c’est en 1934. Notre défunte mère dit que son père est revenu de ce jour de reddition triste et diminué. Il se console et espère un avenir de paix, c’est un petit commerçant doublé rude paysan. Il a besoin de sécurité pour ses enfants, ses terres et ses affaires.

Notre mère adore sa mère et vénère son père. C’est un homme de petite taille et maigre. Le travail de la terre, le petit commerce et les prières ne le fatiguent jamais, il parle peu. C’est un religieux modéré, honnête, respecté de tous et réputé riche héritier terrien. Sa mère est une femme de grande taille maigre dure au travail et aime son homme. Ils ont six enfants qu’ils ne punissent jamais. Tout ce petit monde se réveille tôt aux chants des coqs en se grattant le dos. Les ablutions à l’eau tiède et les prières sont obligatoires pour tous. Le petit déjeuner à l’aube est collectif. Il se compose de soupe chaude de semoule avec figues sèches et un morceau de pain d’orge chaud plongé dans l’huile. Le travail quotidien est distribué: amener les chèvres paître, chercher l’herbe pour les animaux de l’étable, apporter de l’eau du puits, préparer les repas et aider le père dans les perpétuels travaux d’entretien des champs. Le village est entouré de ravins en pentes fortes et exposés à l’érosion. Le socle de roc dur (granit) est presque à nu. Les sols rouges (argiles) sont pauvres. Ils sont retenus en terrasses bordées d’amandiers et petits figuiers. Le grand père aurait une main bénie d’arboriculteur sauf pour le rebelle arganier. C’est un arbre de partout, majestueux et vestige d’un passé géologique lointain. Les figuiers de Berbérie servent d’enclos aux maisons, donnent de belles fleurs jaunes au printemps et des fruits sucrés frais. Ils sont accueillis et asséchés en été pour l’année. Les grands travaux annuels de la riche demeure de notre mère se font en Tiwizi ou travail collectif bénévole. Il en est ainsi en bonnes années pluvieuses pour les moissons, le ramassage, le dépiquage et le vannage de l’orge. De même la collecte des noix d’argane en été ou le gaulage et ramassage des amandes se font chez elle presque souvent en joyeuses Tiwizis.

Notre mère a passé toute son enfance et son adolescence dans cette maison parentale qu’elle n’a jamais oubliée et qui peuple ses souvenirs. Mais elle est devenue une jeune fille forte et grande et elle doit quitter ce foyer pour aller dans celui de son mari.

Le prétendant au mariage (notre père) est de petite taille, basané, costaud et de bonnes mœurs ce qui suffit au grand père. Son atout majeur pour notre grand-mère maternelle est qu’il est orphelin de père et de mère. Il vit avec son jeune frère. Notre défunte mère raconte qu’elle arrive dans une vieille maison vide. Elle est habitué au foyer paternel à un grenier plein d’orge, d’amandes, de noix d’arganier de figues et de grandes jarres d’huile. Elle est cependant heureuse. Son mari travaille fort, de jour et de nuit. Il ne tarde pas à lui faire un gros ventre avant d’émigrer loin suivi de son frère. Il s’en va loin travailler comme serveur chez un parent véreux dans une gargote à Oran. Il la laisse seule affronter les affres de la vie et la responsabilité d’un foyer. Elle doit faire seule tous les travaux de maison: s’occuper de sa vache et lui chercher l’herbe, apporter l’eau et le bois, moudre son orge et maïs à la main. Dehors elle laboure, sarcle, irrigue, moissonne. Heureusement pour elle son mari a peu de terres. A l’époque au milieu des années 40 la sécheresse sévit dans le pays pour trois années de suite. C’est la famine générale dans au Maroc et surtout au Sud. La mère raconte que les gens n’ont plus d’orge à moudre. Ils trompent leur estomac par des herbes, des racines, les gousses de caroubier, épis de maïs égrenés et pilonnés. Notre mère et son bébé sont ravitaillés en aliments de substitut (figues, navets et carottes secs) par son père et un autre vieux parent paternel. Les autorités françaises dites de Protectorat rationnent tout et prennent ce qu’elles trouvent chez les paysans (lait, huiles, animaux de boucherie) pour les soldats restés dans la caserne de Tanalt.

Entre temps le père revient au nord du pays à Rabat en homme de peine qui fait tout. A force de travail et de privation en se contentant de peu, il économise des sous et devient petit boutiquier dans la Médina. Il fait de courts séjours au bled, fait des travaux dans la maison et les champs. Il engrosse la mère et marie son jeune frère. La mariée est une proche, elle est brune, belle et espiègle. Les disputes ne tardent pas entre elle et notre mère. Le père se voit obligé à construire une maison au loin. Notre mère s’investit à fond dans ce projet de vie. Elle prépare à manger aux ouvriers et maçons, moud à la main l’orge, fait le pain, le couscous, cherche de l’eau, s’occupe des animaux de l’étable, nourrit ses enfants, et reçoit les visites de nuit du père. Au bout de quelques mois de ce labeur infernal elle déménage dans sa nouvelle maison et attend son dernier bébé*

A la même époque, le Maroc connaît des événements graves. Le Roi (Aglid) symbole de l’unité du pays depuis l’antiquité est déporté. C’est la révolte et la surrection amazighe dans les montagnes. Le père revenu à Rabat participe avec d’autres proches parents dans la lutte clandestine urbaine contre la colonisation. Certains connaîtront la prison coloniale. Notre mère bien qu’analphabète se souvient de la résistance d’autrefois. Elle est de tout cœur avec la nouvelle résistance et s’inquiète pour les siens très engagés dans la lutte. En 1956 c’est le départ des français dans l’euphorie générale qui frise la folie même dans le pays lointain des ait Souab. Mais notre mère et tous les habitants amazighs de l’Atlas ne tardent pas à déchanter. Ils sont déçus par le mépris et les injustices des autorités arabes dites nationales. «La hache est la même on lui a seulement changé de manche» dit un sage de la tribu ce que notre mère approuve avec le stoïcisme séculaire des amazighs.

Devenue veuve en 1982 elle évoque depuis trois décennies son cher époux avec affection. Elle aime ses enfants à la folie. Ils la quittent pour le Nord du pays ou émigrent en France. Son village réputé surpeuplé car â côté d’une grande source et une belle oliveraie se vide. Elle se réfugie dans ses souvenirs et son passé. Elle puise sa force dans la langue, la sagesse et la culture amazighes qu’elle nous a faites aimer.

Durant notre enfance pendant les nuits elle nous amène dans le monde de ses contes. Dans la forêt l’homme et les bêtes rusent pour échapper aux griffes du lion et la panthère. Pas loin du village l’hérisson, boule de piquants, se joue du félin cobra et du rusé chacal. Le bouc fait le fanfaron devant son sérail de chèvres et s’éclipse à la vue des oreilles du chacal. A côté des maisons le chien déjoue les tentatives du malin renard et de la perfide hermine. Le berger et la bergère se lancent des sérénades et font des expériences de vie. Le coq galant et vantard de la basse cour se cache le premier dès l’approche du vautour. Le chat simule la paix avec les rats et même les vipères du coin pour les capturer à son aise et les manger. L’araignée tisse ses filets et guette en félonne ses victimes les mouches. Le scorpion toujours prêt à piquer et à s’enfuir est symbole de la traitrise dans ses contes. L’âne joue le faux stupide et se venge des coups de bâtons par de rudes coups de sabots . Le chameau rare chez nous est réputé dans les récits pour sa mémoire de rancunier. Tous les animaux du milieu se trouvent personnalisés dans ses récits et elle nous les fait aimer. Notre mère tire des moralités de ces contes de la société des bêtes et peint ainsi celle des Hommes. Elle s’amuse aussi à nous raconter des histoires compliquées, les héros en sont les humains. Les bandits se déguisent, trompent et volent habilement des vaches sans jamais agresser. Les fquihs sont des tartuffes qui donnent des grigris aux femmes qui à leur tour bernent leurs hommes adultères. Les juifs amazighs sont nombreux chez nous et dans ses historiettes. Ils sont des sorciers, des bijoutiers, artisans, négociants, s’enrichissent et dissimulent leurs richesses.

Elle aime aussi mettre notre intelligence à l’épreuve en nous citant des proverbes et en nous posant des énigmes. Elle nous incite souvent à comprendre la poésie amazighe. Elle chantonne à merveille même âgée des poèmes dits en diverses circonstances. Les grands mariages et fêtes sont l’occasion de danses d’hommes et de joutes poétiques qu’elle n’oublie pas. Pour nous conseiller et nous guider elle nous cite les vers et citations de ces poètes et poétesses d’antan. Elle passe son temps de femme âgée à prier, à égrener son chapelet, et à chanter en paix des poèmes en amazigh à la gloire de Dieu, du Prophète des saintes et saints des ait Souab. Son répertoire culturel est un riche trésor d’où elle tire sa philosophie de vie sereine, sagesse qui émane d’une conscience collective amazighe faite de souffrance et de lutte. Notre défunte ne parle que le tamazight pur et ne connaît de l’arabe que quelques versets du Coran. Son répertoire linguistique est riche en noms de roches, de plantes, de bêtes et d’insectes. Son lexique est exempt de mots étrangers sauf quelques vestiges de conquérants passés ou de passage. Son répertoire cognitif elle le tire de son vécu et de la Nature des monts de l’Atlas. Elle observe les êtres vivants dans leur milieu ce qui lui permet de démystifier les phénomènes naturels et de comprendre les comportements humains.

Elle nous a quitté le 22/1/2012 après neuf décennies de vie en femme amazighe libre. Elle a vécu comme le veut la tradition de chez nous loin du regard des hommes sauf des siens. Elle a respecté durant toute sa longue vie les strictes règles de l’Islam modéré des amazighs

(Azergui Mohamed, Pr universitaire retraité)

 

 

 

 

 

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