Numéro  52, 

  (Août  2001)

Amezwaru

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Tamazight

Lmughrib itasm zi Dzayer acku ttazver imazighen?

Akttuy n yan n uslmd

Amugaz

Anaruz

Anzwum

Iseqsan n iseqsan

Kkar, bedd!

Tmazight nnegh

Talssint

Tssijj d tadjest

Timmuzgha d umdda

Uccan d waoraben

udem amxib

Ursar smaregh

Français

Deux voyages pour une seule âme

Assou Ubaslam ou le patriotisme par l'action

Mots et choses amazighs

Mots et choses amazighs2

La culture amazighe et la mondialisation

Les so...cialistes!

العربية

هل بدأ المغرب ينافس الجزائر في قمعها للأمازيغيين

حوار مع الفنان عبد الرحيم حمزة

اكتشافات أمازيغية

من أسرار لغتنا الجميلة

الشعر الأمازيغي في الأطلس المتوسط

اللغة الأمازيغية تغزو الكونية

عودة إلى محمد زيان

 

 

 

DEUX VOYAGES DE MORT  POUR  UNE  SEULE   AME

Hassan Banhakeia (Université d’Oujda)

Pour Mohamed Chafiq

Le voyage est long jusqu'à Bouzniqa(2). Là, l'on découvre que c'est un voyage au bout de la honte. L'on découvre aussi que les lieues parcourues divulguent silencieusement, sous forme de prémonition, l'impossibilité d'être pour tout ce qui est amazigh. L'on découvre finalement que la radio pérorant distraitement les nouvelles d'une Kabylie saccagée et émiettée par la violence des gendarmes s'avère une évidence pour nous aussi, au Maroc.  

Sur le chemin, le pays ne cesse d'ouvrir ses bras de cadavre vivant, de corps meurtri par la sécheresse à la fois naturelle et humaine. Le visiteur découvre combien les gens sont profondément endeuillés. L'oubli et la misère n'en font qu'une même face dans ce périple du nord au sud, de l'est à l'ouest. Les terres meuvent, ressac infini, anéantissement de l'être d'origine: l'on parle étrangement, l'on exploite l'espace à l'envers, l'on sillonne faussement les champs, l'on construit précipitamment des maisons déformées et fragiles, des rues étroites et sinueuses, des villages noirs et des villes anonymes.

L'ombre du Maroc s'évanouit tout doucement: de l'air lui manque, de l'eau lui manque, mais un feu blanc constant lui traverse les narines, lui emplit les poumons pour sortir noirceur. Voilà le corps qui se brûle abandonné tout seul à la même crise d'antan.

Sur la maigrelette route nationale où les montagnes empêchent la voiture d'avancer, on découvre des vallées qui non seulement défient ces grandeurs, mais leur disent aussi que tout connaîtra la déchirure ici. Hercule et Atlas l'ont voulu ainsi; cela demeurera la vérité éternelle. Cette fois, ce n'est pas le cas pour le mouvement amazigh qui monte plus haut que toutes ces montagnes aïeules; nulle vallée ne pourra plus le fendre… Voilà l'union des Imazighen tant attendue grâce à un manifeste unique. Chose bonne pour tout le Maroc qui commencerait à se reconnaître après tant de décennies d'altération et d'aliénation.

La peur est dans le camp de ceux qui construisent la «médiocratie» pour dire au peuple qu'on est sur la voie de la nouvelle ère, de la démocratie (de la démokhratos). Des partis amnésiques, des institutions changeantes et des fondations anonymes. Et des gens, qu'en est-il? Dans un bord, toujours les mêmes personnes: Des pistonnés, des intermédiaires enrichis, des protégés, des intouchables, des irréprochables…, et dans l'autre bord des êtres misérables. Et l'on ose dire que tout a changé. Rien de nouveau pour nous, les Imazighen! A votre ère, faut-il une nouvelle ire, la nôtre?

Arrivée… Interdiction… Réunion impossible… Je ne sais pas… L'ordre est donné…

Où est Charon, pas Sharon? Précisément, où est ce nocher pour nous aider à traverser ce fleuve éternel de l'Enfer qui emprisonne l'amazigh à rester dans l'hésitation, le doute, la méfiance et l'infériorité d'être? L'on découvre que c'est l'Hadès pour nous, ici à Casablanca et à Tizi Ouzou, à Bejaia, partout en Afrique du Nord. Voilà la vérité historique montrée en quelques instants… Partout, ce sera la même chose dans ce Maghreb arabiste. Des soldats aux regards plaisants, aux mains serrant des mitrailleuses, aux vêtements ridicules, ne disent rien. Là, le chef ne cesse de répétere arabe:

-«Rentrez chez vous!»

Chez nous? Chez nous! Chez nous. Oui, en effet, ce n'est pas ici chez nous.

Chez Mohamed Chafiq…

Dans le jardin, quelque chose de plaisant, de triste ou de vivant émergent de tous les regards déroutés. Serait-il de notre intérêt un coup de frustration? Voilà des Imazighen vivants, de différents portraits, qui s'agitent dans le maintenant, crient fort la frustration et déplorent l'interdiction pour éviter la mort qui hante tous les lieux de demain, qui serre leurs corps de partout et qui assoiffe continûment leurs âmes, et qui disent: «La lutte continue. Notre lutte est pour assurer la démocratie à ce pays, mais jamais la 'médiocratie'»

Bien, voilà l'inspiration. Et de là, la vérité.

Que faut-il te dire maintenant chère âme amazighe, qu'on te nomme soussi, kabyle, mzabe, libyque ou rifain? Tout. Que faut-il te taire frère constamment blessé dans l'amour-propre? Rien. Tu connais tout, toutes tes misères, rien que tes misères d'être. De la honte, tu connais tous les recoins et détails. De la misère, tu ne connais que ça. Que faut-il te narrer maintenant après le génocide systématique et transhistorique des Imazighen et l'hécatombe ponctuel des kabyles pour que l'Algérie soit épurée de tout ce qui est «barbari»? Ici, maintenant, c'est la même histoire qui commence. Au commencement, c'est bien la honte, la non reconnaissance d'un être faible, friable et fragile.

Etre amazigh en Afrique du nord est quelque chose d'extraordinaire. L'âme du berbère (ou du «barbari») n'est pas comme les autres. Bien sûr, le corps amazigh doit renfermer une âme, oui il en a une, une d'extraordinaire.

Ici et maintenant encore à Casablanca, là-bas maintenant en Kabylie, l'on meurt deux fois. L'on meurt la première fois d'une mort provoquée: le cerveau en souffre jusqu'à laisser échapper ses derniers brins de lucidité et d'intelligence, et la deuxième fois d'une mort naturellement dénaturée: le corps se dégrade par des habitudes étrangères, des émissions bizarres et des rêves (oui le corps en a) inassouvis.

Vivre pour un amazigh en Afrique du nord est une chose irréductiblement simple. Faut fuir. Faut rester muet. Faut rien hurler à l'étranger envahisseur. Faut tuer les siens et louer les autres. Etre pour l'amazigh, ce n'est pas vivre sa vie. C'est tout simplement refuser la mort en embrassant d'autres modes de vivre. Et s'il y a la vie, c'est pas bien. Du désordre, de la guerre civile. De la division. Par exemple, avant les kabyles n'étaient pas vivants, c'est maintenant dans leur mort que nous saisissons combien ils résistent à la mort. Prise de conscience déplacée. Faut remonter à toutes les attaques faites aux Imazighen qui n'ont jamais occupé une autre terre…

Pour nous, seul le présent existe, plus correctement les présents de l'extermination des Imazighen nord-africains. Qu'on le veuille ou non, le passé s'enfile logiquement dans la trame du moment présent qui pour être, se multiplie corps et significations; la fuite des kabyles est synonyme de la retraite des Imazighen sur les montagnes et dans le désert loin des sabres arabes, loin des bateaux vandales... Relisons notre histoire, chose faite par le «Manifeste interdit»!

Qu'est-il des formes du présent de l'amazighité? Elles sont une femme démunie, un homme désespéré, un enfant rêveur, un vieillard désemparé. Parmi ces portraits, point de conscience forte: le génocide en a fabriqué des consciences tronquées. L'on revoit autrement  le monde, l'on explique son amazighité light pour dire combien on n'est pas coupable! Déshonneur…

Ces Imazighen, à Tizi Ouzou ou à Bouzniqa (2), veulent agir sur le moment, le changer, le rendre humain ou moins humain dans l'aire de la démocratie réelle, mais une force extraordinaire les jette dans l'oubli, la marge ou l'effacement. Ils forment l'autre versant de l'Histoire, ce côté difficile à qualifier de pente ou de descente. Tout ce qu'on peut dire: Partout une fin, pas une prédestination, les guette continûment tous.

L'on découvre, après toi lecteur averti, que rien ne meurt. Tout survit à la mort, d'une forme ou d'une autre. Et l'amazighité n'en est pas une exception.

                                                          H. Banhakeia

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