Numéro  54, 

  (Octobre  2001)

Amezwaru

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Alaghi i yllis n umazigh

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تعدد اللهجات الأمازيغية وسؤال التوحيد

الخطاب الملكي: مرحلة جديدة في تاريخ المغرب

 

 

 

 

Le silence résigné d'une vie tourmentée ou Le silence qui parle

Par: Aïcha Aït-Hammou

«Je vous encourage fermement à continuer, Cousin. Mettez tout cela par écrit,  sans rien cacher, car rien n'est plus émouvant que l'expérience vécue et l'observation directe. Evitez surtout toute littérature, car le sujet en vaut la peine.» Romain Gary (alias Emile Ajar)  

La marche du fou dans le souk.

C'est dans le silence des gens que l'on lit leurs pensées les plus sincères et les plus profondes, et non dans leurs propos qui sont un camouflage à leurs véritables pensées. Le silence parle. Des fois, il hurle, il crie et il en dit beaucoup plus que les discours des maîtres de l'éloquence. J'ai lu dans le silence d'Idir comme dans un livre. Idir, qui se promène dans le souk depuis le matin, tournant en rond, regardant dans tous les sens, à la recherche d'une personne pouvant lui emprunter, lui donner, de quoi s'acheter à ses petits enfants quelque chose, n'importe quoi pourvu qu'il ne rentre pas chez-lui, le jour du souk, les mains vides et ne pouvant rien offrir à ses petits enfants qui, à chaque retour, ils courent, joyeux, à sa rencontre et mettent les mains dans ses poches ou dans le sac qu'il tient en main pour chercher. Chercher, toujours le même verbe, toujours la même action qui n'est jamais suivie de son résultat. Trouver. C'est une condamnation à l'exil chez-soi que de chercher vainement, sans savoir exactement ce que l'on cherche.

J'ai lu dans son silence la profondeur de la dignité qu'il ne manque pas de répandre autour de lui, évidemment si l'on prend la peine de le regarder dans sa résignation, dans son déchirement intérieur qui fait surface en dessinant des rides bien marquées sur son front, qui n'a pas d'âge. C'était comme si le destin l'avait voulu ainsi alors que le destin n'y est pour rien dans la misère de beaucoup et que celui-ci est ainsi injustement accusé.

Idir est né dans ce patelin il y a de cela longtemps. Il ne connaît pas son âge exact parce que l'Administration n'existait que dans les grandes villes. Là où la vie est d'une toute autre nature d'après ce que lui avaient raconté ses amis qui s'étaient aventurés dans ces parages anonymes où la vie ne vous rate pas si vous êtes de bonne foi comme Idir.

 

Le drame fut né à l'école.

Je me souviens d'Idir au moment où il allait à l'école avec mon frère aîné. Il voulait s'en sortir un jour comme Bassou, le fils du voisin, qui avait décroché un poste d'infirmier à la suite de sa réussite triomphale au Certificat d'ةtudes Primaires. Bassou est devenu quelqu'un, un homme-à-mandat, à cause du mandat-poste qu'il reçoit à la fin de chaque mois. Les filles le convoitaient. Tout le monde le respecte, comme un caïd, avec beaucoup d'égards et de dignité que l'on doit aux gens qui savent s'en sortir sans difficultés apparentes. Il s'était illustré à l'école en se plaçant premier de la promotion à l'unique examen de fin d'année du Primaire qui constitua le Baccalauréat de l'époque. Un obstacle que seuls les plus intelligents, les plus brillants, les moins brisés moralement par les punitions corporelles que le maître leur administrait sans hésitation dans l'espoir de les rendre plus intelligents et plus éveillés, les moins appelés par les nécessités matérielles immédiates de la vie, seuls ceux-là réussirent à passer le cap.

Idir fut d'abord étonné en arrivant le premier jour à l'école que le maître exige de lui qu'il parle spontanément l'arabe, cette langue dont il n'a jamais entendu parler, la langue des villes, lui racontait-on, une langue dont il ignorait jusqu'au nom. Dans la matinée de sa première journée de classe, il avait subi une fellaga que le maître avait exécutée avec un art rarement reprochable et cela à cause de son accent dans la langue d'Abu Nuwwas. Les coups tombaient tout droit du ciel avec une justesse qui ne manque pas d'étonner, encore maintenant l'homme qu'est devenu Idir. Au cours de l'exécution de cette sentence qui n'avait ni juge ni défense, Idir ne pouvait plus se relever du sol sur lequel il était étendu. Il avait du sang partout.

Il ne voyait pas une seule raison valable au monde, à l'exception de la discrimination et l'intolérance, qu'on le prive d'apprendre sa langue maternelle qu'il s'était mis à apprendre déjà depuis qu'il avait vu le jour. Cette exigence incontournable du maître à lui faire avaler des mots auxquels il ne comprenait rien du tout en usant du bâton qu'il brandissait toujours à la main en signe de menace, l'avait complètement brisé extérieurement, par les traces de sang et les blessures qu'il pansait tant bien que mal, mais surtout par cette déchirure intérieure invisible qui constituait pour lui un délit dont il ne pouvait accuser personne. 

Les coups de bâton et l'absence de sa langue maternelle à l'école publique avaient décidé Idir, dès les premiers mois de classe, à ne plus remettre les pieds dans cette maudite école qu'il méprise au plus haut point encore maintenant. Aujourd'hui, qu'il est vieux, il sait quelle école il méprise. Celle qui a voulu faire de lui ce qu'il n'était pas, celle qui l'a privé d'un rêve qu'il nourrissait, celui de simplement s'en sortir et de vivre dignement.

 

Les champs ou le labeur quotidien.

En quittant l'école, Idir savait qu'il devait affronter la difficulté suivante qui ne manquerait pas de montrer son nez. Il aida son père dans son labeur quotidien dans les champs qui permettait de nourrir la famille de père en fils et ceci depuis d'innombrables générations.

Les propriétés initiales de l'arrière-grand-père sont partagées à chaque génération, sans qu'on leur ajoute quoi que ce fut, à tel point que maintenant un lopin de terre ne dépasse pas quelques mètres carrés.  Mais qui s'en soucie? L'ةtat doit payer un impôt aux gens qui habitent certaines régions parce que simplement ils les habitent, ils les occupent et que sans eux elles seront abandonnées à elles-mêmes et ne feront plus parti des régions habitées de la terre. Elles seront un désert désolant.

 

La sécheresse, la désertification des âmes.

L'eau c'est la vie, son absence la mort. Une évidence me direz-vous. Non pas la mort des êtres vivants qu'elle permettait de faire vivre mais celle des âmes qui vécurent ou vivent encore sur la terre qu'elle avait désertée.

C'est au moment où la sécheresse commençait à toucher sa région qu'Idir commençait sérieusement à se poser des questions sur le destin qui lui est réservé. Son père est décédé depuis longtemps, sa mère est un vieillard qui maintenant a besoin de lui, après lui avoir donné la vie et l'avoir, tant bien que mal, vu grandir. Ses frères sont à son image, dans le dénuement après les années que ce fléau a duré et qu'il en a voulu même aux hommes et ne se contente plus de frapper durement l'environnement. Le destin et la sécheresse lui en veulent, ils veulent le dépouiller. Ils ont fini, entre autres choses, par le pousser à l'exode.

L'environnement, qui jadis rayonnait de fleurs et d'arbres de tout sortes, est devenu tout d'un coup un désert désolant ne donnant aucune envie d'y demeurer un seul instant. Mais où aller alors qu'il est né ici, a grandi, a contracté mariage et a fondé foyer? Où aller lorsque les horizons du ciel sont eux-mêmes fermés, lorsqu'il n'y a plus d'espoir dans la terre ni ailleurs? C'est le désespoir sans personne à qui le raconter, le dénuement moral et matériel.

Pour chercher de l'eau dans les profondeurs de la terre et la puiser grâce à des pompes fonctionnant avec du carburant diesel, Idir s'est fait la réputation d'un expert, tel un rat,  dans le forage de puits et de tunnels souterrains dans l'espoir de crever une nappe d'eau qui lui permettra de tenir encore quelques temps en dépit du fait que les dépenses engagées sont faramineuses. Il dit souvent, si on comptait, on deviendrait fou.

Un jour, dans cette entreprise folle qui fait la chasse à une hypothétique eau cachée dans le sein de la terre après que le ciel s'est refusé d'en donner, il avait failli périr à cause de l'effondrement du tunnel souterrain d'une cinquantaine de mètres. Les employés qui l'aidaient en sont accidentellement morts et leurs familles n'avaient qu'à se résigner à cette catastrophe dont le seul soutien est leurs proches parents. Des orphelins dont personne ne se soucie, il n y'en a eu dans ces incidents.

Des disputes répétitives avec ses cousins et ses frères, sur les démarcations de ces lopins de terre, le faible rendement agricole qui ne pouvait plus répondre que médiocrement aux besoins de sa famille, la sécheresse éternelle, puis  le décès de son père avaient fini par décider Idir d'abandonner l'agriculture.

 

L'exode vers la ville, l'exil.

Le rêve de faire des études comme Bassou pour s'en sortir un jour étant enterré, remplacer le père dans les champs de la famille devenu un rêve chimérique, Idir décide en concertation avec des voisins de son âge d'agir autrement dans la vie après avoir passé quelques années de vain labeur avec son père dans les champs. Il sait que, pour lui, la vie ne pardonne pas et qu'une fois un obstacle vaincu, un autre beaucoup plus ardu ne manquera pas de surgir un peu plus loin.

Après le long voyage en car, Idir descendit de la machine infernale pour enfin toucher le sol de son rêve. Quelques pas plus loin, il entendit derrière lui:

-           Tu viens de descendre du car, hein !

Il se retourna et ce fut un jeune adolescent d'une quinzaine d'années qui s'est permis de l'insulter en constatant qu'il ne parlait pas l'arabe avec le jeune homme qui l'accompagnait. Puis:

-           Vous venez de descendre de la montagne? Comment vont les moutons?

La première pensée qui frôla le cerveau vaillant d'Idir est qu'ici, dans cette ville, il n'est pas le bienvenu, qu'il est étranger, qu'il lui faudra se défendre pour se faire un peu de place. Dans son étonnement, il demanda à son ami:

-           Est-ce qu'on a passé la frontière vers un autre pays?

Et l'ami de répondre que non, et que pour ce faire, il y aurait beaucoup plus de difficultés, de démarches administratives, un passe-port, une ambassade, un visa, de l'argent, des intermédiaires incalculables et souvent anonymes, etc. «Mais pourquoi donc sommes-nous étrangers et montrés du doigt comme tel?», demande-t-il à son ami qui lui expliqua que le tamazight n'est pas une langue officielle et que c'est pour cette raison que même un adolescent de quinze ans s'est permis d'en rire parce qu'il ne la connaît pas. Il ajouta que si on l'avait enseignée à ce garçon à l'école, il se rendra compte que c'est une langue comme une autre et qu'il n'y a vraiment pas lieu d'en rire. Il ajouta que cette attitude est la manifestation du phénomène de l'ignorance, chez les salauds.

Dans son exil forcé, chaque fois qu'Idir voulait parler, il avait honte, il avait peur que les autres en profitent pour déclencher avec une satisfaction affichée, sans se gêner,  leurs sarcasmes qui lui faisaient très mal. Lorsque ses tortionnaires psychologiques le voient en train de se tordre et de se plier en deux en voulant tout simplement disparaître de sur cette planète, ils redoublaient leurs efforts afin de le mépriser un peu plus et confirmer ainsi leur supériorité en sachant parler l'arabe. Un ami psychologue, à lui, un résidant du même village où il habite, lui a expliqué que cette attitude s'appelle, en psychologie pratique, le 'sadisme' et que c'est un phénomène largement répandu chez les idiots de notre société à cause de la cruauté qu'il provoque chez la victime et la satisfaction sadique qu'il procure à leurs bourreaux.

Parce que certains de nos concitoyens n'ont rien d'autre à faire dans leur vie quotidienne, ni travail ni occupation, ajouta-t-il, ils apprennent le 'sadisme', le 'sarcasme', 'l'ironie', la 'dérision', la 'raillerie' et le reste des vices psychologiques, dans une école qui s'appelle la 'Rue' et qui est ouverte à tout le monde sans engagement de leur part.

Le dit psychologue avait renchéri que si les Occidentaux réussirent à mettre sur pied une civilisation moderne et une technologie de pointe, dont l'Internet, les navettes spatiales et les sondes interplanétaires ne sont que des illustrations, c'est parce que leur énergie est dirigée ailleurs que chez-nous où elle est gaspillée dans les réunions de rues par le 'sadisme' et par ce qui est désormais connu, chez les mêmes occidentaux, avec une généralisation abusive, sous le nom de 'téléphone arabe'. Ce 'téléphone' n'a pas besoin d'une technologie sophistiquée. Il suffit d'une bouche et du temps qui sont des phénomènes naturels, assez abondants chez-nous, et qui ne nécessitent aucune créativité ni réflexion.

Dans le travail de construction d'une somptueuse villa, appartenant à un chérif de la Sûreté Nationale, où Idir s'est engagé en compagnie de ses collègues venant de la même région, il se sent un peu plus décontracté et en sécurité osant parler sa langue librement au moment où le contremaître est absent. A la fin de chaque mois, il envoie ce qui lui restait de l'argent à ses enfants, parce qu'il fallait payer le loyer, manger et se vêtir. Un jour, se dit-t-il souvent pour oublier ses soucis et se rassurer un peu, mon fils Hammou grandira et je serai à l'abri. Ce fut son unique espoir.

 

La barque de la mort.

Hammou, le fils aîné d'Idir, n'avait pas réussi à poursuivre ses études à l'école pour les mêmes raisons que son père. Il haïssait cette école dont les manuels scolaires, au lieu de lui parler de son milieu, de son vécu concret au quotidien, de sa langue et de sa culture, lui font miroiter des rêves et des vies qui lui semblent inaccessibles et impossibles à atteindre sans un effort considérable qui le dépassait.

Les cours sont dispensés en français et en arabe, des langues qui lui sont complètement étrangères. Les manuels scolaires parlent de bibliothèques, de la mer, des plages, des voitures, des avions, des navettes spatiales, des voyages, des magasins et d'autres rêveries que seuls les hauts fonctionnaires, du Ministère de l'ةducation Nationale, responsables de l'élaboration des programmes pédagogiques, connaissent. Ces mêmes manuels lui expliquent les structures sociales de la péninsule arabique préislamique, l'histoire de l'Europe occidentale antique et la géopolitique de l'Amérique du Nord précolombienne. En quoi tout cela éveillerait-il chez-lui un quelconque intérêt, surtout si on lui ajoute des méthodes pédagogiques d'un autre âge basées sur les agression physiques et psychologiques?

Dans ces conditions, il ne pouvait pas s'empêcher de constater que ces mêmes manuels ne lui parlent jamais de ce qu'il est, lui. De sa région, de son patelin, de son histoire, de sa langue et de sa culture, à l'exception d'une petite phrase qu'on avait intercalée dans un livre d'histoire de la cinquième année du primaire. Mais Hammou a fort à faire, et la vie concrète le presse, pour perdre son temps en attendant encore quatre ans pour lire une seule phrase le renseignant sur ce que, apparemment, il est. Il avait fini par conclure que pour réussir de tels cours, il faut s'aliéner et se renier afin d'y arriver, il faut adopter une autre identité et d'autres cultures qui ne lui disent absolument rien. Il décrocha comme l'avait fait son père des années auparavant et se résigna à gagner sa vie grâce à sa force musculaire.

Un jour, une proposition lui fut faite. Son ami lui proposa d'aller au Nord afin de rejoindre les gens qui passent grâce à des embarcations vers l'autre côté de la mer, en Espagne, dans l'espoir de rejoindre la France, le pays des rêves que beaucoup de gens lui peignent. Mais pour cela, il faut payer. Idir, son Père, avait mis en vente les derniers lopins de terre dans l'espoir de réunir la somme prodigieuse, dont il n'arrivait même pas à imaginer les chiffres, qu'il devait payer, à l'avance, avant d'avoir le droit de miser la vie de son fils sur une barque qui lui permettra, pense-t-il, d'arriver dans le pays des rêves parce qu'ici Hammou ne fait plus que des cauchemars.

La somme requise enfin réunie, Hammou salua sa famille et prit le car avec son ami vers le Nord. Ses parents lui conseillèrent de prendre soin de lui et de ne pas risquer sa vie pour rien au monde.

Quelques jours plupart, Idir reçoit une lettre dans laquelle l'ami qui accompagnait son fils Hammou lui signifiait que celui-ci est mort noyé après l'éclatement subit de l'embarcation, qui les transportait, suite à des vagues déferlantes. La barque qu'ils croyaient leur ouvrir la porte de l'espoir dont ils commençaient à douter de l'existence ici, l'assassina. L'ami en question s'en est sorti grâce à son expérience dans la natation et à des secours qui lui étaient venus de l'autre côté de la Méditerranée.  Au moins, il a la vie sauve, les 'papiers' c'est une autre question.

Aux confins de son village, Idir vécut la mort de son fils comme un deuil international dont plusieurs pays étaient impliqués, l'Espagne et le Maroc. Il voulait que ce deuil ne soit pas oublié, qu'il soit inscrit en lettres rouges dans les livres de l'histoire de la géopolitique et de l'économie politique mondiale. Il a solennellement exigé devant l'assemblée des gens du quartier qui le soutenaient que le décès de son fils ne soit pas passé sous silence comme s'il s'était agi d'une mort naturelle qui a frappé un être humain parmi des milliers d'autres. Idir voulait que cette mort ne soit pas veine et qu'elle serve d'exemple pour en éviter d'autres. C'est ainsi qu'ils m'ont chargé, cher lecteur, de l'écrire dans ces quelques mots que vous êtes en train de lire.

 

Si la mort de Hammou, le fils de Idir, ne met pas en péril le processus de mondialisation ni les échanges économiques internationaux, qui ne sont que des abstractions pour les gens qui cherchent à vivre une vie digne à la place de passer dans la vie sans l'avoir jamais vécue, pour Hammou le décès de son fils, son seul espoir pour se sentir à l'abri du besoin au moins une fois dans sa vie, est la catastrophe du siècle. Il met fin à ses rêves qui lui semblent dorénavant sans issues possibles ni envisageables et lui prouve que le monde est cruel pour les petites gens. Ceux qui n'ont pas le bras long, ni un héritage leur assurant un avenir autre que la misère dans laquelle ils se noient au quotidien.

Dans le quartier, le même jour, devant la même assemblée, un sociologue de formation, en attente d'un hypothétique travail depuis plusieurs années parce qu'il n'a pas de quoi payer la somme qu'on lui réclamait, leur expliqua que cet exode, dit quelquefois économique, n'est pas exclusivement comme tel parce qu'il implique également des considérations sociales, linguistiques et culturelles qui concernent une catégorie de gens, issue d'un certain milieu et de certaines régions touchées, non seulement par la sécheresse envoyée du ciel qui est déjà un problème considérable auquel même l'ةtat n'envisage pas de chercher des solutions adéquates, mais également par un manque flagrant d'infrastructures permettant une création locale d'emploi et une promotion de la vie économique locale, par un manque d'une scolarité adaptée aux besoins des citoyens et à l'économie régionale. Le manque d'une école publique dont les programmes ne soient pas décidés d'une manière centralisée, abstraite, théorique et arbitraire par des hauts fonctionnaires qui ignorent la réalité culturelle, linguistique et sociale sur le terrain, et les besoins véritables des citoyens auxquels ces programmes sont destinés. L'école forme les gens pour travailler et elle n'a pas un autre but qui soit supérieur, ajouta-t-il.

Hammou était père de deux enfants dont le plus âgé a sept ans. Celui-ci a déjà quitté l'école et commence à penser à suivre son père dont les requins avaient fini les restes au milieu des eaux de la Méditerranée. Il voudrait se venger du destin, des hommes, de l'indifférence. Il voudrait prendre sa revanche sur la sécheresse, sur la pensée politique de nos partis politiques, sur l'état d'âme de nos gestionnaires, sur l'état actuel des choses et sur l'histoire universelle qui en a décidé ainsi de sa famille pour laquelle elle a coupé toutes les issues afin de lui éviter de voir le jour, de naître, de voir l'issue du tunnel dans lequel elle les a embarqués et entraînés sans leur demander leur avis.

Le fils de Hammou avait lu la triste histoire de sa famille dans le silence, et dans les renflements qui l'interrompaient, de son grand-père. Il avait appris beaucoup plus de choses en contemplant son grand-père dans ses silences, dans ses mouvements qui ne s'adressent à personne et ses gestes de résignation révoltée, que d'autres en ont appris en fréquentant des universités de prestige. Il ne veut plus donner au destin l'opportunité qui obligera encore une fois son futur fils de suivre le même parcours que celui de ses aïeuls. Il veut s'en sortir et réparer les erreurs parce qu'il ne pardonne rien. Il veut briser, d'un coup de colère, le cercle vicieux qui avait emprisonné sa famille avant qu'il ait le temps de le circonscrire lui-même. Les histoires avec lesquelles on avait fait dormir ses parents ne sont plus de mise et il faut chercher d'autres moyens, beaucoup plus concrets cette fois, pour calmer la révolte qui l'habite avant qu'elle se montre au grand jour.

 

Le destin en a décidé ainsi.

Qu'il s'appelle Idir, Moha, Haddou, Lahcen, Mohammad ou, maintenant, Rachid, Fayçal ou Jamal, leur destin se lit sur leur visages ravagés et broyés par le mouvement infernal d'une vie qui ne leur a rien pardonné, même la langue qu'ils parlent. Elle ne leur a donné aucun cadeau, rien qu'ils puissent mettre sous la dent sans un effort énorme et une énergie considérable déployée pour se sentir simplement un humain parmi les êtres humains.

Mais, si vous voulez mon avis là-dessus, leur avait expliqué un philosophe de formation au cours de la cérémonie d'enterrement symbolique de Hammou dont la dépouille avait servi de repas aux poissons de la méditerranée, je vous dirai simplement que le 'destin' n'est pas le seul responsable de ce qui est arrivé à Idir qui se noie dans sa misère. Il y a des responsables qui ont érigé le 'destin' en système de valeurs et le 'fatalisme' comme étant le moteur de l'histoire, l'accusé numéro un et le premier coupable de nos malheurs, pour éviter que l'on constate qu'ils sont en train de nous mentir, de nous dépouiller de nous-mêmes. Le destin n'est pas le seul responsable des malheurs des gens, ajouta-t-il, car il y a des gens qui ont beaucoup plus de responsabilités que le destin. Lequel destin, il n'est d'ailleurs pas possible de traduire devant les tribunaux pour le juger pour sa mauvaise gestion des fonds publics et de son injuste distribution annuelle des chances. Il avait fini son petit discours là-dessus en argumentant, selon les théories développées par l'école existentialiste de Jean-Paul Sartre, en leur expliquant que les gens doivent prendre leur destinées en main et croire en leur capacité au changement, lequel changement ils doivent eux-mêmes provoquer et déclencher à la place de tout mettre sur le dos du destin qui en a déjà assez comme ça avec tous les autres malheurs de l'humanité. Le destin a déjà en charge les dossiers de ceux qui sont handicapés, mentaux ou physiques, ceux qui sont non-voyants ou ayant le cancer ou d'autres maladies graves. Quant à ceux qui sont en bonne santé, qu'ils se débrouillent sans le destin, qui est déjà assez chargé comme ça.

 

Postscript

Idir continue d'aller au souk chaque semaine pour faire semblant qu'il vit encore, qu'il est capable d'y aller comme tous les gens du village qui ne sont pas plus riches que lui. A défaut d'un fils ayant durement arraché un poste dans la fonction publique à la suite de sacrifices de tout sortes, d'un fils exilé en Europe où il mène une vie effroyable pour économiser ce qu'il doit leur envoyer chaque mois ou d'un acharnement quotidien avec la vie, c'est la misère à ciel ouvert. Idir doit élever les enfants de son défunt fils, il doit affronter la vie comme dans sa jeunesse, lorsqu'il était à la fleur de l'âge, au moment où il osait encore formuler des rêves. Il doit être sans être.  Ce fut une vie brisée, non pas celle d'Idir tout seul, mais également celles de ces petits enfants qu'il regarde quelquefois avec contemplation et résignation et auxquels il n'envisage pas un  avenir meilleur.

Aïcha Aït-Hammou

 

 

 

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