Numéro  56, 

  (Décembre  2001)

Amezwaru

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Tamazight

Ddvapir n tghennawt n usinag n tussna tamazight

Anebdu

Asawar

Illan

Medden, mas g kkan?

Ashinneb n izvewran

s.o.s tamurt nnegh

Tamacaput n imzvyanen

Tifraz n tsrit n wenzvar

Tasfift n Rrayes Muhmmed ben yahya

Français

Qu'est-il- de l'amazighité loin des imazighn?

Quel alphabet pour tamazight?

Uniformiser ou diviser tamazight?

bmce empoisonne tamazight

Lettre ouverte à un père amazigh

Interview avec Karl-G Prast

العربية

ظهير إحداث المعهد الملكي للثقافة الأمازيغية

رد على مقال السعيد الحسن

كلمة مجنحة

من مفارقات القول الشعري الأمازيغي

وثائق تاريخية

هوروس والأمازيغية

العنصر يرفض ترسيم الأمازيغية

تكريم المايسترو موحا أولحسين أشيبان

النبض الغافي

 

 

 

 

Tamazight et les technologies de l’information

Quel alphabet et pour quel objectif ?

Par: Aïcha Aït-Hammou

 

La problématique

 

Quand j'étais élève à l'école primaire,  malgré que les divers cours étaient dispensés dans des langues qui nous étaient inconnues dans une région exclusivement amazighophone, nous continuions de parler entre nous le tamazight en classe et même expliquer nos leçons, chez-nous, dans cette langue que ce soit pendant ou hors des cours. Je me suis rendue compte assez vite que le cours de mathématiques par exemple est un cours qui ne dépendait pas de la langue utilisée pour l’enseigner. Il aurait suffi de trouver les bons mots amazighs pour désigner les objets qui constituaient la leçon et le tour est joué. Cependant, la chose précède le mot qui la désigne et la langue doit suivre justement les choses à désigner et non le contraire.

 

Ainsi, pour dispenser des cours avancés en technologies de pointe en utilisant tamazight, il suffit de quelques termes spécialisés supplémentaires et un cours d'initiation à la technologie peut être très vite monté dans le tamazight. En tant que spécialiste du domaine, il est clair que je peux monter un cours en technologies avancées, telle que l’informatique, la logique digitale et l’électronique, destiné à des gens qui comprennent mon parler sans que je sois contrainte d’utiliser des mots anglais ou français. Pour ce qui a trait au lexique, des efforts ont été déjà faits par des spécialistes. Un professeur universitaire dans le domaine de l’informatique avait proposé un lexique adapté aux nouvelles inventions informatiques, les nouveautés technologiques les plus avancées de notre époque, tels que le disque dur, les puces électroniques, les imprimantes, le logiciel, le matériel, etc. [1] Une fois ce lexique disponible, il est clair que l’on peut facilement dispenser un cours sans aucun problème dans les domaines les plus ardus de la technologie, et je parle en spécialiste et par expérience.

 

Évidemment, une langue doit être impliquée d’une manière profonde dans ce processus de l’apprentissage des matières scientifiques afin de consolider ses acquis et d’acquérir une capacité plus accrue dans la manipulation des concepts des plus abstraits. Mais ce que nous voulions surtout souligner ici, c’est que cette possibilité existe et n’est pas du tout utopique contrairement à ce que certains peuvent imaginer.

 

La religion musulmane ou la logique de la domination ?

 

Le choix de l’alphabet d’une langue, non encore systématiquement fixée par écrit, peut dépendre de plusieurs facteurs. D’abord il y a des facteurs purement idéologiques. Voudrais-t-on rapprocher idéologiquement tamazight de l’Orient musulman ou de l’Occident ? Certains nationalistes arabes pensent que la non-utilisation de l’alphabet araméen est automatiquement un choix idéologique qui a comme objectif de rattacher le tamazight au colonialisme occidental, notamment l’impérialisme français.

 

L’un d’eux dit par exemple que « la troisième solution imposée : c’est la solution de l’écrire [le tamazight] avec les caractères latins parce que les hommes de culture algériens sont unanimes que les caractères latins sont des caractères idéologiques parce qu’ils révèlent simplement le fait de faire pencher la culture vers la langue du colon français, c’est-à-dire le français. » [2] D’abord il est faut de dire que les hommes de culture algériens, à l’exception des nationalistes arabes ou arabisés, sont unanimes là-dessus. L’université de Tizi-Ouzou qui est le centre de recherche le plus important de l’Algérie en matière du tamazight avait toujours transcrit cette langue en caractères latins et elle ne compte jamais changer ce choix fondamental pour lui car ce Centre est en relations scientifiques avec l’université de la Sorbonne à Paris où d’autres études dans le même domaine se déroulent. 

 

Puis, il faut dire clairement sans se cacher, que ces arguments avancés par les Arabes d’Orient qui écrivent à ce sujet ne sont que des prétextes car s’ils haïssaient l’Occident autant qu’ils le proclament, ils ne l’auraient pas aidé et protesteraient contre leurs gouvernements, ceux des pays du Golfe, qui placent des milliers de milliards de dollars dans les banques occidentales pour les fortifier avec des crédits prohibés par la religion musulmane même. Ils sont donc les premiers à aider l’Occident en lui permettant de faire fonctionner son économie avec leur argent. Ils n’auraient pas proposé non plus à ce même Occident des milliards de dollars de dons à la suite de la guerre du golfe qui a été dirigée contre leurs frères, qui sont des musulmans, paraît-il.

 

Pourquoi ne disent-ils rien du tout que lorsqu’il s’agit du tamazight ? Dans ce cas, ils brandissent le drapeau de la religion musulmane qui devient un moyen idéologique de pression politique sur les acteurs de l’amazighité en les accusant d’incrédulité, de néocolonialisme et de tous les autres méfaits dont ils expliquent qu’ils font tort à l’union des musulmans. Lequel Islam ne fait d’ailleurs pas parti des objectifs, à moyen ou à long terme, du nationalisme arabe militant, qui est laïque et même athée.

 

Le colonialisme a existé et il fait parti de l’histoire de l’humanité. Cette même histoire est pleine d’autres atrocités, beaucoup plus sauvages, commises par d’autres peuples. La rancune est un sentiment condamné par la religion musulmane. Il n’y a aucune raison scientifiquement valable et même idéologiquement saine pour être contre le choix de l’alphabet latin universel qui va assurer à tamazight son avenir dans le monde des technologies et du progrès scientifique en général. Il n’y a aucune connotation colonialiste dans ce choix et la majorité des acteurs de l’amazighité sont les premiers à condamner, au nom de la démocratie et des droits humains, tout acte ou propos qui va à l’encontre de l’union et de la solidarité nationale. Pourquoi donc, au nom de l’Islam, voudrions-nous manipuler l’avenir de tout un patrimoine culturel et linguistique ? La foi et la sincérité d’un croyant musulman dépendent-elles de l’alphabet avec lequel il écrit sa langue ?

 

Puis, il y a ceux qui prétendent que les élèves sont obligés d’apprendre l’alphabet araméen pour étudier l’arabe et que dans un souci d’harmonie et de pédagogie, il est préférable d’adopter cet alphabet pour le tamazight afin de rendre la tâche plus facile aux élèves. Cet argument oublie que les mêmes élèves seront également obligés d’apprendre l’alphabet latin pour avoir accès aux langues étrangères tel que le français. Cet argument est donc désuet et n’aide pas à soutenir d’aucune manière l’utilisation de l’alphabet araméen. Il n’est qu’une façon dévoilée pour soutenir un choix dicté par l’idéologie et non pas par la science.

 

En ce qui concerne cette problématique du choix de l’alphabet, ces considérations idéologiques doivent disparaître, d’un côté comme de l’autre, afin de créer le climat indispensable à un débat objectif dans le but de prendre des décisions sages et éclairées. Il faut analyser la situation avec un esprit lucide et impartial pour faire le meilleur choix possible. C’est ce nous tenterons de faire ci-dessous.

 

L’alphabet araméen, quels en sont les inconvénients ?

 

En lisant les ouvrages de l’académicien Mohamed Chafiq, qui sont par ailleurs d’excellents ouvrages et un effort louable pour servir le tamazight, je constate que l’écriture du tamazight avec les caractères araméens ne sont pas d’une excellente adaptabilité à une analyse poussée et précise de la grammaire et de la linguistique amazighes. En effet, parce que les caractères araméens sont essentiellement consonantiques et s’écrivent d’une manière forcément continue (ils sont essentiellement attachés les uns aux autres même dans l’écriture non manuscrite), ils voilent les problèmes linguistiques que suggère spontanément une transcription latine des mêmes mots en tamazight.

 

Un exemple pris au hasard, pour être concrète, est le fait d’écrire le mot ddu, idda (aller) en caractères araméens, cela donnerait « دُّو » . Les deux lettres (d) apparaissant visuellement dans la transcription latine, n’apparaissent pas dans la transcription araméenne et l’on sait l’importance de l’aspect visuel dans l’apprentissage de la lecture aux enfants et le rôle joué par l’image dans la consolidation des informations dans la mémoire humaine au cours de l’apprentissage. Je parle ici d’un enfant et non d’un professeur d’arabe classique ayant passé toute sa vie à manipuler cet alphabet. Visuellement et sans aucun penchant idéologique, quel est le plus clair, le plus explicite,  « دُّو »  ou « ddu » ? Il est clair que visuellement parlant, il manque un (d) au premier et ce manque a été rattrapé par des moyens artificiels qui sont les diacritiques.

 

Un autre exemple est akal (la terre), «أكال», ikalen, « إكالن». Remarquons que la lettre araméenne utilisée pour rendre compte des lettres latines (a) et (i) sont (أ), (إ) qui sont deux lettres qui se ressemblent trop visuellement par rapport à la différence qu’il y a entre les lettres latines (a) et (i).  Évidemment, si vous aviez déjà fourni l’effort cérébral requis pour apprendre les lettres araméennes, vous aurez moins de difficulté, mais ici je parle d’un enfant qui aborde pour la première fois un cours du tamazight dispensé dans cet alphabet. A cet enfant, nous avons le devoir moral de proposer un alphabet pédagogique et adapté pour lui faire aimer davantage la langue qu’il apprend. Cet aspect visuel est fondamental dans l’apprentissage de la lecture et la mémorisation visuelle de l’orthographe des mots. Les lettres (أ) et (إ) sont pratiquement identiques pour quelqu’un qui les voit pour la première fois de sa vie, en l’occurrence un enfant. Les enfants dyslexiques, qui sont nombreux chez-nous à cause de la violence, auront du mal à mémoriser ces deux lettres par rapport aux lettres (a) et (i) qui sont clairement distinctes.

 

Un troisième exemple enfin est sseker, isseker (faire) qui doit s’écrire dans l’alphabet araméen comme suit « سْكْر ». Nous voyons que le double (s) en caractères latins n’apparaît que lors de la prononciation en caractères araméens. On dirait qu’il n’y a qu’un seul (s) car c’est au cours de la prononciation que cela apparaît.  Ce double (s) est donc implicite et par conséquent non visuel. Un effort cérébral, des connexions neuronales dans le cerveau, sont donc indispensables pour ajouter cette information dans le petit cerveau de l’enfant afin de retenir cette image et sa signification, car pour lui, à première vue, il ne s’agit là que de pures images n’ayant aucune valeur symbolique ni psychologique comme chez l’adulte.

 

Tout ceci représente des ambiguïtés, des imprécisions, des amalgames, des manques sur le plan pédagogique, pour des enfants qui apprennent pour la première fois cet alphabet. Ces choses ne doivent plus faire partie d’une langue se voulant moderne et évoluée.  Une langue qui doit aspirer à l’acquisition directe des technologies au lieu de constamment attendre que les autres fassent ces découvertes pour ensuite les traduire et les proposer comme étant le cœur de la technologie de pointe.

 

Mes arguments ne vont sans doute pas au fond des problèmes supplémentaires qui ne manqueront pas de surgir mais on pourrait prétendre qu’il ne s’agit là que d’une question d’habitude, de carcan et de familiarisation avec un alphabet donné et avec une culture particulière. Pourtant, je pense le contraire, l’aspect visuel de l’alphabet utilisé dans l’apprentissage d’une langue et dans son analyse linguistique est primordial. Il est incontestable que l’alphabet araméen convient parfaitement à la langue arabe, à l’afghani, au persan, mais cela ne veut pas dire qu’il ne pose pas de problème pour une autre langue.

 

De plus, d’après d’imminents spécialistes du domaine amazigh dont le professeur Karl Prasse, le choix de l’alphabet araméen ou tifinagh obligera à inventer de nouvelles lettres pour l’améliorer dans le but d’être capable d’écrire le tamazight sans ambiguïté et avec toutes ses subtilités. L’invention de ces lettres absolument indispensables obligera à créer de nouvelles machines à écrire adaptées à tamazight, des ordinateurs et des logiciels adaptés à tamazight; et nous savons bien que nous n’en avons pas les moyens. Pourquoi être contre des choix plus efficaces et plus économiques, juste pour soutenir des raisons idéologiques ?

 

Les technologies de l’information et l’avenir de l’humanité

 

Maintenant que le tamazight fera son entrée dans le domaine de l’enseignement publique et dans les différents domaines de la vie associative, il faut choisir un alphabet, mais lequel ? Ce choix est fondamental pour l’avenir, le développement, l’évolution et l’adaptation du tamazight au monde moderne, notamment à la technologie, dont l’Internet est la partie visible de l’iceberg, qui sera bientôt à la portée des enfants dans tous les pays du monde. L’ordinateur est désormais devenu un objet familier à des enfants en bas âge en Occident et il est l’avenir dans tous les domaines vitaux du développement économique et social :

 

Économique : Tous les domaines de l’économie sont envahis par la technologie de la puce. Le supermarché, l’usine, la bourse, jusqu’à l’épicerie, fonctionnent avec des ordinateurs pour enregistrer leurs stocks, leurs matières premières, leurs ressources humaines, etc.

 

Social : L’ensemble des activités sociales, de l’enregistrement d’une naissance, jusqu’au déroulement d’un procès judiciaire ou la délivrance d’un passeport, la puce est devenue un moyen incontournable pour gagner du temps dans le traitement de l’information manipulée, dans l’enregistrement et la sauvegarde sûre des dites informations, dans la recherche de cette information en vue d’une consultation rapide et quasi instantanée. Même dans le domaine du politique, le vote par ordinateur sera bientôt disponible dans les pays occidentaux à cause du coût économique des élections ordinaires qui nécessitent des tonnes de papier et du temps pour leur préparation en bulletin de vote.

 

Académique : Les recherches académiques dans la quasi-totalité des domaines scientifiques sont aujourd’hui menées dans un cadre d’interconnexion de l’ensemble de la communauté scientifique internationale afin que tous les chercheurs du monde entier soient au courant quasi-instantanément des activités de recherches des uns et des autres, de leurs résultats et de leurs démarches. Cette interconnexion est possible grâce à l’Internet et aux technologies des plus avancées. La puce est donc impliquée même dans ce domaine.

 

Plaidoyer pour un choix pertinent, des arguments économiques

 

Maintenant, si nous abordons le sujet de l’intégration du tamazight dans le monde de l’Internet et de l’électronique digitale avec plus de précision, cela soulève le problème du choix de l’alphabet utilisé pour sa transcription. Étant donné que les technologies actuelles et même celles de l’avenir sont basées sur ce qui s’appelle le code ASCII (American Standard Code for Information Interchange) qui comprend les caractères (les lettres) de l’alphabet latin, la liste des dix chiffres et quelques autres signes spéciaux (comme par exemple +, -, *, /, <, >, ^, @, £, ?, %, etc.) qui sont matériellement codés dans la majorité des ordinateurs fabriqués actuellement, les langues utilisant d’autres alphabets sont obligées de s’adapter à ces exigences et doivent fabriquer des parties du matériel et surtout des parties de logiciels (programmes informatiques) supplémentaires afin de répondre aux besoins de leurs utilisateurs.

 

Pourquoi donc engager tamazight dans un processus qui l’obligera à s’inventer des logiciels spéciaux, du matériel spécial, donc des coûts financiers supplémentaires inutiles avec un autre choix ?

 

En outre, la majorité des écrits amazighs dans le monde sont déjà transcrits en caractères latins et la technologie, électronique et informatique en particulier, est essentiellement basée sur le code ASCII, dont il est question ci-dessus, qui est à base de caractères latins. Toute autre transcription ne fera qu’éloigner tamazight de cette technologie sachant bien évidemment que nous voudrions que le tamazight rentre bientôt dans la course aux technologies de pointe, ce qui est tout à fait à sa portée, connaissant tamazight et connaissant les dites technologies. Ce n’est pas là une ambition tapageuse, comme peuvent le penser certains. Du fait que tamazight est une langue vivante, elle a plus de chance qu’une autre d’accéder à ces technologies. Mais cela nécessite de faire des choix judicieux pour éviter de lui couper la route en la confinant dans un alphabet qui n’aura aucun autre intérêt que de servir un certain penchant idéologique.

 

Le standard du tamazight, quelle langue et pour quel avenir ?

 

Un bon alphabet est nécessaire mais il n’est pas suffisant pour une bonne évolution d’une langue. Cela nécessite également que le standard du tamazight qui sera proposé reste collé à la réalité linguistique des gens et qu’il ne soit pas vomi par des « techniciens linguistes » dans le but de construire une nouvelle langue destinée à des gens « cultivés » et à laquelle ma grand-mère ne comprendra rien du tout. Ces gens « cultivés » parleront entre eux un jargon et se feront la grosse tête devant les petites gens qui n’y comprendront rien du tout. C’est un problème social majeur, chez-nous, que les gens scolarisés se considèrent comme étant des élus de la société parce qu’en fait, ils avaient fourni des efforts considérables pour apprendre sous la pression physique et psychologique de leurs « éducateurs ». Mais c’est un autre problème.

 

Dans ce standard, les informations télévisées ou les journaux ne doivent pas être un code incompréhensible que seuls les gens qui étaient à l’école seront capables à peine de déchiffrer. Ce sera mettre le tamazight dans une cage de laquelle elle ne pourra jamais sortir. La langue doit rester accessible au langage de la rue afin de demeurer vivante. La sortir de la rue, la confiner dans des livres, sera la condamner à ne plus évoluer qu’au bon vouloir de certains spécialistes qui seront des prophètes de la linguistique amazighe. Ces derniers se feront un grand plaisir d’être les détenteurs de la vérité absolue, de la connaissance suprême, en matière du tamazight. Ils seront là pour informer les gens ignorants et s’accapareront les postes et les positions qui lui seront destinés.

 

Cependant, ce standard ne doit pas être non plus une simple transposition de la langue de la rue qui est actuellement pleine de mots empruntés à d’autres langues dont l’arabe, le français, l’espagnol, etc. Il doit s’inspirer de l’héritage linguistique énorme du tamazight, qui reste d’ailleurs à réunir, à classifier, à comprendre, avant son utilisation par les vrais spécialistes qui nous aideront, grâce à leurs efforts positifs, à donner une nouvelle impulsion à notre langue en vue de la rattacher au monde moderne dans tous les domaines et plus particulièrement au domaine de demain qui sont les technologies de l’information, qui englobent bien évidemment l’ensemble des disciplines de ce secteur d’activité humaine.

 

Arguments en faveur de l’alphabet latin universel

 

Arguments politiques et économiques

 

1.      L’alphabet latin est universel et la civilisation occidentale a imposé au monde qu’on le veuille ou non, par sa force, des valeurs et des bouleversements très profonds, non seulement dans les domaines techniques et technologiques, mais également dans les domaines des valeurs sociales, culturelles et dans le domaine économique. Même si l’on est idéologiquement, car il n’y a plus aucune autre raison, contre l’Occident, nous ne pouvons pas éviter l’interaction sociale et économique entre les sociétés à part si nous voulons nous confiner, nous cacher, nous protéger, dans notre coin de peur d’être agressé par des fantômes imaginaires que nous avons du mal à identifier, à la place de les affronter. Nous voulons les technologies et leurs bénéfices mais nous refusons les gens qui en sont les maîtres.

 

2.      La candidature du Maroc auprès de la Communauté Économique Européenne nous apprend que dans l’avenir nous aurons à nous ouvrir vers l’Occident contrairement à ceux qui préconisent une fermeture des frontières et des aéroports pour nous protéger de je ne sais plus quel danger. Le choix de l’alphabet latin va donc dans le sens d’un choix stratégique global que le Maroc a adopté dans d’autres domaines car traiter avec la communauté européenne n’est pas une pure opération économique. En effet, cela implique également des considérations sociales et culturelles dont l’immigration est la plus évidente.

 

3.      L’utilisation de l’alphabet araméen nécessite d’ajouter à ce dernier, d’après l’amazighizant Karl Prasse, des caractères spéciaux pour la prise en compte de toutes les spécificités et toutes les subtilités du tamazight. Cela veut dire la fabrication de nouvelles machines à écrire adaptées aux nouveaux caractères, le développement de nouvelles plates-formes logicielles et matérielles en matière des technologies de l’information afin de mettre les moyens modernes de communication au service du tamazight. Des coûts considérables avec aucun gain notable.

 

4.      D’autres pays, tel que le Mali, utilisent déjà l’alphabet latin pour transcrire le tamazight. L’Algérie où le tamazight est enseigné dans certaines universités, telle que l’université de Tizi-Ouzou ou de Bejaia, utilisent également l’alphabet latin pour dispenser ses cours en tamazight. Choisir un autre alphabet c’est aller à l’encontre des tendances  internationales en matière du tamazight, car tamazight est une longue internationale dans le sens où elle est parlé dans de nombreux pays. L’on peut prétendre que cela ne nous regarde pas ici au Maroc, mais dans un moment où la mondialisation est un processus inévitable, et on le voit bien avec les événements du 11 Septembre à New York, le tamazight dans notre pays se verrait restreindre les chemins de la liberté. Les recherches académiques en matière du tamazight dans les autres pays nous seraient inaccessibles qu’à la suite d’efforts supplémentaires, les relations scientifiques avec les autres centres de recherche réduites au minimum absolu, etc.

 

Arguments linguistiques

 

1.      L’Alphabet tifinagh est un alphabet phonétique très ancien et il a été conçu d’une manière étrangement proche de l’alphabet latin. Le choix d’un alphabet techniquement loin du tifinagh aura des répercutions sur l’évolution et le développement du tamazight. Trop d’ambiguïtés ne seront pas résolues qu’au prix d’un grand effort humain et financier qui sont par ailleurs inutiles.

 

2.      Nous savons que le tamazight est une langue agglutinante contrairement à l’arabe par exemple. Le tamazight utilise également la préfixation et la suffixation : Des techniques linguistiques dont l’alphabet latin a fait ses preuves avec les langues romanes (une branche des langues indo-européennes, dont le français, l’allemand ou l’anglais sont des exemples.) L’utilisation des caractères araméens obligeront, tôt ou tard, ces caractéristiques, fondamentale pour l’avenir du tamazight, à disparaître à moins d’un effort linguistique supplémentaire. Pour une langue agglutinante, tel que le tamazight, il faut un alphabet qui a déjà fait ses preuves dans ce genre d’expérience. L’alphabet latin est adapté aux langues agglutinantes tels que le français et l’anglais et il sera adéquatement adapté au tamazight.

 

3.      L’absence de voyelles dans l’alphabet araméen (juste trois voyelles longues alors qu’il en faut six d’après Karl Prasse), en tant que lettres, pose un énorme problème de transcription comme nous l’avons vu dans les exemples ci-dessus. Karl Prasse préconise qu’il faut de nouveaux caractères spéciaux à tamazight pour qu’il soit écrit avec l’alphabet araméen. Par contre, l’alphabet latin est universel et il sert déjà à écrire des milliers de langues. Une batterie de caractères spéciaux a déjà été développée et prête à l’utilisation, ils sont disponibles sur le matériel technologique et ne nécessitent pratiquement aucun investissement humain ou financiers inutiles. Il y a évidemment des adaptions à faire au tamazight mais cela sera de l’ordre du dérisoire en comparaison avec le matériel à développer avec un autre alphabet, qu’il soit araméen ou tifinagh. 

 

Arguments scientifiques et technologiques

 

1.      La recherche académique dans le domaine du tamazight est mondiale. Il existe des universités de part le monde qui travaillent sur tous les domaines amazighs, la linguistique, l’histoire jusqu’à l’anthropologie; aux État-Unis, en France, au Canada, au Japon, etc. L’ensemble de ces établissements utilisent pratiquement tous l’alphabet latin pour transcrire le tamazight. L’utilisation d’un autre alphabet confinera les recherches académiques au niveau national dans leur coin sans aucune communication avec les autres et sans aucune prise en compte des recherches étrangères que moyennant des retranscriptions. Cela n’aider pas le développement naturel du tamazight et ne l’aidera pas non plus à bénéficier du travail de recherche déjà effectué par d’autres. L’utilisation de l’alphabet déjà utilisé par d’autres permettra une communication plus accrue et plus efficace avec les autres établissements, avec les autres chercheurs. Ce sera de l’argent de gagné à la place d’engager de nouvelles recherches dans des choses déjà trouvées depuis longtemps.

 

2.      L’écriture de droite à gauche. Une adaptation est toujours possible aux technologies modernes mais difficile pour les logiciels courants. Bien sûr cette adaptation, comme toute autre adaptation, est toujours possible mais son coût est exorbitant et un travail supplémentaire doit être fait afin de rendre utilisable des logiciels par rapport à l’adaptation requise pour une transcription latine du tamazight.

 

3.      Le traitement automatique de la langue naturelle elle-même est au cœur de la technologie de l’information : La traduction automatique, la lecture automatique de documents (la reconnaissance des formes), la saisie et le traitement automatique de dictionnaires, etc. Dès demain, le problème de la saisie et du traitement automatique de l’ensemble du lexique du tamazight dépendra de l’alphabet utilisé. Dès demain, il faudra des ordinateurs pour traiter et manipuler les mots du tamazight pour les mettre à la disposition des chercheurs pour des recherches académiques, pédagogiques, etc. Dès demain, il faudra des coûts exorbitants et des moyens humains considérables pour accompagner la mise en place et la mise au point des logiciels correspondants, à la place d'aller prendre un alphabet beaucoup plus facile, beaucoup plus adapté et beaucoup moins coûteux. Nous pensons sincèrement que la raison doit l’emporter sur les penchants idéologiques.

 

4.      L’utilisation de l’alphabet latin n’engagera que peu de coûts pour adapter les logiciels courants à tamazight. Cela se passera comme entre l’anglais et le français avec ses différents caractères ayant des accents. Ce qui coûtera moins cher au futur Institut Royal pour la Culture Amazighes (IRCA). Prenons un exemple pour être concret. Le système Word de Microsoft pourra facilement passer de l’anglais à tamazight avec l’alphabet latin contrairement à l’alphabet araméen.  Ce qui représente un gain économique considérable et le logiciel pourra être disponible en beaucoup moins de temps. Avec l’alphabet araméen ou tifinagh, il faut mettre sur pied des entreprises spécialisées dans le traitement automatique du tamazight, dans la production de logiciels et du matériel spécialisé pour le tamazight. Ce sont là des projets économiques cachés que les partisans d’un autre choix cherchent à accaparer en leur faveur.

 

Arguments pédagogiques

 

1.     La graphie adoptée par une langue comme alphabet est d’une importance capitale et primordiale dans l’apprentissage de cette langue et dans son évolution auprès des gens qui s’y intéressent. Une langue inutilement compliquée dans sa graphie, dans les ambiguïtés de son écriture, n’aidera pas les gens à s’y intéresser, même ses propres locuteurs. Par conséquent, elle est vouée à ne pas être au centre de l’intérêt dans beaucoup d’activités sociales  et économiques.

 

2.     Le prix payé, en énergie psychologique, par l’apprenti d’une langue est pertinent pour déterminer le degré d’intérêt et l’énergie que l’intéressé sera prêt à mettre pour continuer à s’intéresser à cette langue. Or la graphie dans le processus d’apprentissage est fondamentale. C’est un ensemble de symboles qui n’ont pas uniquement comme fonction de transcrire les mots d’une langue sur le papier mais ils sont également des symboles ayant une valeur psychologique qui s’intègre aux fonctions inconscientes. Le degré de la difficulté rencontrée à les apprendre peut être en défaveur du processus de l’apprentissage dans les niveaux scolaires supérieurs. Par contre, une graphie logique, claire, sans ambiguïté, sans difficulté, crée un climat agréable et favorable à l’apprentissage. La graphie elle-même doit être conçue, non pas comme une fin en elle-même avec des difficultés insurmontables, mais comme un simple moyen pour apprendre autre chose. Cependant, ce moyen doit être le plus efficace, le plus clair et le plus logique possible.

 

3.     Pour être une graphie claire et logique, par conséquent facile à apprendre, une graphie doit refléter visuellement l’ensemble des caractéristiques des mots de la langue. Les choses doivent être explicites et apparentes sur les transcriptions et non pas rester en suspens, dans l’air, en laissant le soin à l’apprenti d’acquérir et d’intégrer un minimum de compétence dans cette langue avant de pouvoir les assimiler. Écrire le tamazight avec un alphabet dont la quasi-totalité des voyelles est absent, c’est réclamer de l’apprenti plus d’effort et d’imagination. Ce qui est négatif pour l’apprentissage lui-même. Par contre, un alphabet complètement explicite, avec des consonnes claires, des voyelles adaptées à toutes les situations, sans ambiguïté, aide l’apprenti à voir graphiquement, visuellement, ce qu’il est en train d’apprendre à la place de l’imaginer, et l’on sait l’impact psychologique de l’image dans le processus d’apprentissage et de la consolidation des idées dans la mémoire humaine. Une image vaut mille mots, comme on dit, et c’est exactement le cas de l’alphabet qui n’est à première vue que des images pour un enfant qui commence à apprendre la lecture car, pour lui, ces graphiques n'ont pas encore une valeur à caractère psychologique, comme chez l’adulte. Par conséquent, pour un enfant qui apprend l’alphabet pour la première fois de sa vie, les images (أ) et (إ) son pratiquement identiques par rapport à la différence qu’il y a entre (a) et (i) qui sont nettement et explicitement deux lettres différentes. Il ne s’agit donc pas d’un penchant idéologique ou du fait d’être habitué ou pas avec un alphabet ou un autre. Il s’agit objectivement d’être le plus explicite, le plus clair et le plus logique possible. Un alphabet inutilement compliqué et non complètement explicite ne fera pas des enfants heureux et épanouis, et encore moins des savants et des inventeurs.

 

Compte tenu de l’ensemble de ces arguments, choisir un autre alphabet ne relèvera que d’un penchant idéologique machiavélique visant à manipuler un patrimoine culturel et linguistique national dans un but autre que de servir le tamazight et les citoyens qu’il intéresse. Un autre choix sera considéré, parce qu’inadéquat et non fondé sur des faits réels et scientifiques, comme étant une machination contre l’ensemble du patrimoine linguistique et culturel amazighs. Ce sera déclarer le sacrifice suprême (la mort) de ce patrimoine et lui préparer des embûches, des pièges et des obstacles afin de l’enterrer vivant dans un alphabet inutile et inutilisable que moyennant des efforts humains et financiers considérables, et dont on sait qu’ils ne sont pas à la portée du patrimoine financier actuel du tamazight.

 

Par conséquent, à la place de faire de la démagogie, de prendre des décisions hâtives, arbitraires et non fondées sur des faits avérés et fondamentaux, soyons plutôt plus objectifs et regardons les choses en face afin de nous doter d’une écriture qui permettra à notre langue nationale d’accomplir sa mission sociale et économique que SM le roi, que le bon Dieu fasse qu’il aille au terme de sa mission, a bien voulu lui permettre dans un Maroc moderne, démocratique et libre. En bref, un pays démocratique et de droits de l’Homme.

 

Les décisions d’aujourd’hui sont des choix irréversibles de demain

 

Le choix d’aujourd’hui est un choix qui sera irréversible demain. Une fois que les manuels scolaires, les dictionnaires, les ouvrages littéraires, développés, il ne sera plus possible de changer l’alphabet à moins d’engager des moyens financiers et humains considérables. La Turquie était capable, au début de ce siècle, de changer l’alphabet de sa langue en adoptant l’alphabet latin à la place de l’araméen à cause justement de son inefficacité, mais c’était tout un État qui s’était mobilisé et engagé dans ce processus gigantesque. Prenons donc de sages décisions dans l’objectivité et loin de toute idée idéologique subjective.

 

Des gens pourront peut-être se demander, mais quelle relation existe-t-il entre le tamazight et les technologies de pointe ? Quel rapport peut-il exister entre de vulgaires dialectes et une technologie de haut niveau ? Nous disons simplement que le tamazight est une langue de l’avenir si les choix d’aujourd’hui sont bien faits en dehors de toute considération idéologique et en se basant sur des faits scientifiques. Nous faisons confiance à l’avenir et il suffit de donner les moyens et le temps à tamazight pour démontrer ce qu’elle est capable de faire. Dès demain, l’IRCA devra se doter d’ordinateurs et de Bases de Données spécialisées (BD) dans la manipulation des données linguistiques ayant trait par exemple au lexique, à son traitement automatisé, à sa manipulation et à son partage entre les chercheurs du monde entier par l’intermédiaire du réseau Internet. Cela facilitera considérablement les recherches linguistiques amazighes. C’est lorsqu’on s’apprêtera à mettre en place cette base de données, que le rôle, l’importance et la pertinence de l’alphabet apparaîtront avec une évidence aveuglante.

 

Pour conclure, nous considérons qu’en dehors de tout penchant politique et partisan, qu’en dehors de toute préférence idéologique, si nous prenons la peine d’analyser concrètement la situation avec un esprit impartial et libre de tout jugement préparé d’avance, nous constaterons assez aisément que le choix de l’alphabet latin est le meilleur choix pour servir les intérêts du tamazight. Un autre choix cache sûrement autre chose que la pure cause amazighe.

 

Aïcha Aït-Hammou


 


[1] S. Saad-Bouzefrane, Lexique d'informatique (Français- Anglais- Berbère), Amawal n tsenselkimt (Tafransit-Tanglizit-Tamazight). L'Harmattan Éditeur, sept. 1996, Paris.

[2] ‘Az d-Din Al-Munâsara. Al-Maala Al-Amâzighiya fî Al-Jazâir wa Al-Maghrib, 1999. p.70.

 عز الدين المناصرة، المسألة الأمازغية في الجزائر و المغرب 

 

 

 

 

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