Uttvun 73, 

Semyûr 2003

(Mai 2003)

Amezwaru

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Tamazight

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Les cinq péchés insolubles de l'être amazigh dans “Etre ou ne plus être” de Moha Abehri

Par: Hassan Banhakeia (Université d'Oujda)

«(…) et ce qu'il subsistait de l'ancien peuple n'avait plus de terre à cultiver ni de but à attendre, aucun destin ni sur terre ni au ciel. Les conquérants et les civilisateurs de toutes races et de tous mots les avaient faire venir à leur état d'origine, comme à l'aube de la création: des êtres dénudés de tout face aux éléments.» (Driss Chraïbi, Une Enquête au Pays, p.83)

“Etre ou ne plus être” vient de paraître chez Tarik ibn Zyad, Rabat. L'auteur est le journaliste Moha Abehri, né en 1950 dans les montagnes de l'Atlas. Ce texte de ficiton peut faire l'effet d'une bombe «intellectuelle» dans un Maroc tiraillé entre l'officiel et le réel. Mais, apparemment, il va «passer» inaperçu…. car la référence amazighe tisse entièrement  le texte, car l'ancrage spatial est l'Atlas dans toutes ses misères, car la voix qui écrit / parle est celle de quelqu'un qui meurt de rage pour défendre les opprimés!

S'agit-il d'un roman? Non. Un essai alors? Non. Etre ou ne plus être n'est un essai romancé comme le prétend l'auteur ou l'éditeur. Y a des lecteurs qui vont lire Etre ou ne plus être comme un manifeste-discours-essai romancé. Ya des lecteurs qui verront dans ce texte un recueil de scènes tragicomiques. Y aura d'autres qui ne vont pas le lire de peur de se blesser. La vérité du texte d'Abehri est une blessure. Cette «fiction» blesse. Profondément, dans les tréfonds de l'identité… Il est un témoignage global qui tend à décrire l’héritage amazigh, il ne véhicule pas de signification cachée.

Si une identité se manifeste comme une possession de quelque chose de spécifique au sein de l'Humanité, qu'est-il de l'amazighe? Abehri essaye d'y répondre en insistant sur les péchés majeurs de cet être «misérable et orphelin». Ainsi, le système binaire du Bien / Mal, Juste / Injuste, Bon / Mauvais… se trouve renversé, sinon inversé, dans cet «essai romancé» pour laisser libre champ à la  confusion.

Que dire de ce titre à parfum shakespearien? Il repose plus sur l'Histoire que sur l'état des choses. La particule ne négation «plus», au lieu de «pas» en est pour quelque chose. Néanmoins, le récit ne pose pas de question, il apporte des réponses à toutes les interrogations posées par le marocain «courant». Le temps, l'espace, les hommes, les animaux, le vécu, l'imaginaire et l'étant sont traités par cet «essai romancé». Le verbe «se rappeler», leitmotiv principal, est cité de manière exagérée. Quand le processus mnémotchnique s'arrête, cesse alors la voix de la narration pour se couronner dans une clôture tout à fait particulière: «combattre ou partir» (p.312). Partir veut dire mourir.

 

I.- A propos de la narration

Pour nous, il s'agit plutôt d'une voix qui prend infiniment la parole. Tout le texte peut se résumer à la voix de l'Histoire ou bien à l'histoire de la Voix. De là, nous pouvons parler d'une fiction didactique où le lecteur apprend trop de choses sur le «soi-même méconnu».

Qui est le nararteur? Très âgée et déçue du cours de la vie des siens, le protagoniste, une femme portant le nom de Biqcha, raconte son histoire et celle des montagnes. Elle est là, bavarde, en face de trois visiteurs jeunes qui enquêtent sur son «existence de femme déchue». Une telle enquête est d'essence tragique il est possible de comparer Biqcha à Schéhérazade. «Raconter pour Biqcha était plutôt du matraquage. Des répétitions à ne pas en finir comme si tout dans ce monde était dur d'oreille.» (p.106). Le lecteur l'est-il aussi?

Le narrateur ne se lasse pas à constater méticuleusement les mutations sociales, économiques et historiques de l’Atlas. Il peut répertorier les effets pervers et négatifs aussi bien avec l’arrivée desz étrangers que par la migration vers la cité “civilisée”.

Bien que le texte parle d'une prostituée, l'érotique est à peine esquissé. Peu de scènes érotiques sont développées. Le choix d’une telle profession, c’est pour insister sur l’inévitable décharge et la nécessaire corruption du corps de l’homme. L'auteur apparaît vertueux, soucieux d'autres discours plus «sérieux» et «idéologiques».

En outre, quand Abehri tisse une scène érotique, c'est pour insister sur le viol «légal et légitime» de l'amazighité première de ce pays.

 

II.-Une tranche de l'Histoire: la haine du citadin et l’apologie de l’être authentique.

L'Histoire est le thème central de cette «fiction réaliste». Vrai, rares sont les romans de la littérature maghrébine à traiter d'un tel sujet «secondaire»! Vrai aussi, il y a des exemples, citons juste Le Polygone étoilé de Kateb Yaicne. Dans ce roman, la référence à l'Histoire est manifeste. Les Numides sont nommés, identifiés comme les aïeux de l'Algérie moderne. Au Maroc, Abehri les nomme: les Imazighen. Etre ou ne plus être est explicite, mais il est un aboutissement «consciencieux et intellectuel» de l'écriture chraïbienne. Mais, il faut noter que cet «essai romancé» va au-delà de la trilogie de Driss Chraïbi (Une Enquête au Pays (1981), La Mère du Printemps (1982) et Naissance à l'aube (1986) où la référence à l'amazighité est explicite, où l'instance auctorielle dénonce la destruction officielle des Imazighen). Moha Abehri, lui, sonde cette âme sauvage, même dans sa «chronologie physique»: il brise les fausses digues qui séparent le passé et le présent pour parler univoquement de l'Histoire des Imazighen. Il scrute cet être millénaire, à l'image du personnage: «Il regarda au fond de la pièce, accroché aux poutres du plafond, une procession de grosses grenades sèches, conservées ainsi depuis la fin del'automne, pour le jour de l'an agricole. L'année berbère commence en effet le 13 janvier.» (P.235). Les olives sont les siècles, les années et les jours de l’amazighité desséchés et alignés.

Tout se passe à Imi n Teghzut. Le narrateur nous parlera de ce lieu-creuset dans un style  qui refait la mémoire de la région. Il s'agit d'un village qu'aucun «roi ou empereur n'avait construit» (p.25). Le village est. Point, c’est tout. Néanmoins, les mains de la cité pécheresse arrivent jusqu'à Imi pour l'étouffer, l'écraser et la refaire: «Et il n'y a pas exécrable que celui qui assassine l'histoire.» (p.26) Les citadins, mélange d’étrangers et d’amazighs aliénés, tuent (ou maddacrent) l’héritage autochtone. Le texte est clair, direct et “iconoclaste”. Non seulement la période coloniale est relue par le texte, mais il y a surtout la relecture de l'histoire officile du Maroc.

D'ailleurs, si Kateb Yacine défend l'amazighité du Maghreb, si Khair-Eddine fonde l'amazigh nord-africain, si Chraïbi hésite trop à «dire des choses», voilà Moha Abehri qui fonde l'amazighité du nord-africain en fendant les péchés / tabous de l'être. Dans cet «essai romancé» il énumère une kyrielle de péchés provoqués par ce peuple dépossédé matériellment et symboliquement (cf. p.185)

Notons aussi que l'Histoire est pleine de blessures et de plaies réelles, et de brisures «fabriquées». La fiction peut tout décrire ou signifier. Elle est à l'image du père de Biqcha revenu du front «sur un brancard de fortune transporté par une mule.» (p.27). Le chef de guerre, Bari Oucherrou n Bazza, blessé, ne pleure pas ses plaies mortelles, mais sa mystification par les citadins (cf. P.87).

L'écrivain narre la blessure “citadine”. Il «crée» la blessure d'être “naturel et légitime”. Cette blessure naît infiniment de la négation de l'identité.

Moha Abehri demeure un écrivain amazigh. Sa parole se construit à partir d'un héritage marocain, antique ou moderne peu importe. Il redit l'hsitoire à force de haïr le cours de l'amnésie provoquée:

 «De ces dates et de ces batailles, ils ne gardent que des noms, des réflexions et des attitudes d'hommes, (…) Ils n'ont dans le crâne que ce que l'école des citadins a bien voulu y mettre. L'oubli…» (p.31) L'effacement ou l'altération demeurent la destinée commune, planifiée par les institutions de l'Etat. La vraie histoire est effacée!

Curieusement, à l'inverse de la littérature amazighe, Etre ou ne plus être ne fait pas la nécessaire éloge des montagnes. Car l'amnésie hante ces lieux et leurs gens: «Les coups durs  de l'existence s'oublient vite en montagne.

Chacun de nous emprisonne comme dans une boîte noire les diables qui ont été la cause de ses malheurs. On les enferme et on attend. On attend que les diables eux aussi vieillissent. Ainsi vivons nous avec eux en bonne entente. Ils ne nous suggèrent plus rien. Ne nous imposent plus rien. Et nous, nous ne tenons plus compte de leur autorité. Une entente diabolique…» (p.221). Abehri, tout en réduisant à néant l’autorité de narrateur, apparaît,  furieux: il parle clairement de la mort de l'amazigh. Point de vision romantique qui s'accoutume à souffrir en silence…

Outre cette fabrication d'une autre histoire régie par l'oubli et le «remake», l'Etat efface la présence physique de ces êtres primitifs: «Le système n'a recensé Biqcha nulle part et ne l'a munie d'aucun papier d'identité.» (p.33). Qui est-elle alors Biqcha? Si elle n'est pas recensée comme citoyenne marocaine, elle autre chose. L'iamge suivante (celle d'une pécheresse invétérée) peut tout expliquer: La veille Biqcha «enlève son vêtement (…) les lettres «tifinagh» formant le tatouage de la gorge qui lui descendait jusqu'aux dernières côtes.» (p.44). Elle est inscrite autrement!

En général, les personnages du récit peuvent «juste exister» avant d'opter à la fin de l'histoire à «mourir dans leur peau.» Car ils sont prédestinés à tout cela…

 

III.- Qu'est-il de l'histoire des péchés de la p… authentique?

Un groupe de prostituées traverse le texte dans toute leur nudité. Elles prennent la parole pour s'exprimer librement. Nous avons Hadda Moh, Yedjougha, Yamna et Biqcha.

 Les chapitres (31, 32 et 33) parlent des trois «mosquetaires» du plaisir. Des misères et des misères sont à l'origine de leur drame professionnel. Et passons….

A propos de l'espace qu'elles occupent, elles disent: «La prostitution était effectivement la chose la mieux adaptée à ma personne (…) et Dieu ne pouvait pas penser à cela. A vivre chaque jour ainsi, j'ai l'impression de forcer à chaque instant la main à Dieu.» (p.261). Est-ce de l'assomption positive ou négative? Loin de tout jugement moral, l'auteur insiste sur la idmension historique d'un tel phénomène. Est-ce là une blessure morale, peut-être fatidique, du peuple autochtone?

L'apprentissage du «premier métier» par Biqcha est assuré par les malheureuses K'ttou et Yamna. K'ttou est, par exemple, une femme trois fois répudiée avant de devenir femme de tout le monde. La femme de l'Atlas, incarnant l'amazighité, se sent prédestinée à la prostitution: «Yedjougha  n'aviat aucun moment senti que sa vie de prostituée gênait Allah en quelque chose que ce soit, tant c'était lui qui en avait créé les moyens et préparé les conditions. Il en avait décidé le commencement et en avait tracé l'itinéraire.» (P.219). Une telle tendance “naturelle” à accepter le destin est implicitement décriée par l’autoctorias.

Dans le chapitre 34, nous avons toute l'expérience du quatrième mosquetaire «D'Artagnan» dit Biqcha. Elle voit le sexe en tant que produit d'une confrontation entre mâles et femelles: «Chaque copulation n'est qu'une bataille dans l'éternelle guerre qui nous oppose (…) Toute entente, tout mariage n'est en fait que l'abdication d'une partie pour une raison ou une autre ou, au meilleur des cas, qu'une armistice chaque matin renouvelé. L'affaire de l'homme, en perpétuelle guerre contre le vagin, est une longue histoire qui commence depuis que ce récipient l'avait rejeté sans pitié sur le sol. La vengeance de cet acte n'est jamais assouvie. Biqcha trouve un malin plaisir à singer l'homme qui s'accouple et ne manque point d'étayer ses dires par des exemples tirés de son vécu de professionnelle du sexe.» (p.256). Passons encore!

Pour les autres, il n'ya pas misère à expliquer et à éradiquer, mais une série de péchés à mater où tamazight est enfouie discrètement comme une culture vicieuse. Pensez-y! Voilà ce que nous demande justement Moha Abehri! Voilà la condamnation d'une victime: «Quand une entité opprime une autre, se dit Dadda Ha, elle ne fait que l'avilir et l'abâtardir jusqu'à la faire cesser d'exister en elle-même.» (p.312) C'est H'ddou qui parle ou Moha?

 

IV.Et les péchés...

Les péchés des imazighen sont difficiles à rechercher, surtout impossibles à expier...

1. - Pécher par le nom:

Biqcha, signifiant «petit pouce», est la voix qui parle, parle et parle de la Vie. Allégorie de tamazight, elle est le protagoniste: Biqcha «porte en elle Tamazight» (p.47). Ce nom ne peut pas être: «Biqcha n'est pas un nom.» (p.19). Ce prénom n'est pas. L'histoire chemine dans la négation.

Le premier péché!

2.-Pécher par le folklore:

Sur le plan de l'histoire du Maroc moderne, Biqcha représente la désillusion populaire de l'Istiqlal (indépendance) -cf. (p. 14). Elle n'est pas. Orpheline, bergère chez un couple misérable. Elle ne peut pas vivre. Une simple image à vendre: «Biqcha se regarde maintenant et ne se reconnaît plus. La vie de cette femme ne fait plus partie que du folklore. Biqcha est folklore.» (p.18). Cette image va être tronquée, vendue ou atrophiée à travers le récit.  Pécher par la culture, demeurer cloîtrée dans le folklorique. Voilà le second péché: la culture amazighe n'est pas une vraie culture. C'est du folklore. «Biqcha en fait n'est que folklore.

-Folklore est le nom que donne l'ignorance à sa méconnaissance de l'autre et à sa mésestime de son prochain» avait dit à Biqcha un professeru de Casablanca.

-Parler de folklore, c'est faire l'apologie de civilisations supérieures.» ajoutait-il.

L'intellectuel amazigh qui avait lancé cela comme on jette un galet dans la boue n'espérait probablement pas être compris de la jeune femme. Mais Biqcha avait saisi en gros ce que cela voulait dire.

-Lorsqu'on parle de vous, vous le sentez nécessairement, avait-elle expliqué. Le professeur voulait me dire que nous ne sommes là que pour servir les autres et les amuser. Nous n'avons pas d'existence propre. On est un outil, un jouet, un décor, et un folklore.» (p.182). Cette dialectique, entre la prostituée et l'intellectuel, énonce la «conscience amazighe montante ou «in progress» au Maghreb.

Bien qu'elle représente la misère d'une époque, Biqcha la folklorique et la pécheresse traverse tous les temps. Seulement, elle appartient à un seul lieu, à l'espace amazigh. Elle est originaire d'Imi n Teghzut, «un village qui n'a pas d'âge.» (p.25)

Biqcha, ici, pèche par l'étant. Elle ne voit pas clairement sa culture, elle peut prendre la place d'un anti-héros bien qu'en général l'auteur entend faire d'elle un portrait positif et symbolique. Sa culture est bien définie: «Il est des cultures qui dans leurs rapports avec la nature mettent à contribution la moindre subtilité que permettent les sens. D'autres ne s'interessent au monde environnant que dans la mesure où ils peuvent en terre de quoi se nourrir et se divertir. Lorsque l'être humain traverse la nature sans rien voir, sans rien sentir et sans rien remarquer, il peut se targuer d'être définitivement «civilisé». Heureux aujourd'hui celui que le progrès a définitivement évincé de sa nature.» (p.228). Voilà la raison de la multiplication infinie des péchés de l'amazigh dit primitif!

Pour l'autre, l'amazigh est non seulement le zauvage ou le primitif, mais surtout le subversif ou l'incivilisé.

3.-Pécher par l'union insoluble

L'autre péché, c'est s'unir physiquement à l'étranger mourant. C'est un péché qui va avoir un aboutissemnt stérile: pas d'enfants! Mais trop de séquelles… et de blessures indélébiles.

L'histoire commence à l'âge de 13 ans, chiffre maudit- quand les parents adoptifs de Biqcha l'ont donnée «en dernière épouse à un homme de quarante ans plus vieux qu'elle et envoyée dans un village de la plaine. Loin, très loin» (p.37). Le mari est Hadj Ahmed Cherqaoui, un patriarche saint venu d'Orient. Pour la mariée-enfant, il est question d'enterrement (p.55). Compatissante, la nature, le jour des noces, est consciente de cette tragédie: «Les contours des montagnes s'estompaient peu à peu dans les ténèbres. Le soleil disparaissait comme une boule de feu derrière une cime éloignée.» (P.57). Sous forme d'antiphrase ou de jeu métaphorique, l'auteur oppose les univers diamétralement opposés.

Un peu plus loin, sur le chemin qui mène vers la maison de Cherqaoui, la nature fera tout pour arrêter ce viol: «Le vent soufflait tant contre le convoi nuptial que la procession était contrainte à s'émmitoufler. Les femmes dans leurs haïks, et les musiciens dans leur burnous, laissant au cheval de la mariée le soin de se guider lui-même  comme s'il savait que le Hadj Ahmed attendait son chargement.» (p.60). La réification de la femme.

Qui est ce Hadj? Il fait partie des chérifs: «ne vivant que des dons de la communauté, n'ont jamais de «sueurs dans les épaules»» (p.65)

La rencontre des deux époux est développée par l'auteur dans un style ironique: Biqcha compare, dans son for intérieur, son Hadj à un sanglier. Comme si le Hadj entendait les voix intérieures, il «prit finalement l'enfant par les cheveux et l'entraîna lentement sur la couche» (p.71). Cette violence, explique le narratuer, est dûe non seulement à ses principes, mais aussi à sa frigidité imminente à cause de la sénilité.

Ensuite, le narrateur conclut que ce mariage est un viol légal.  Là, la mariée n'est que la métaphore de l'amazighité, de tamazight et des Imazighen. Cette union est également l'annonce de la mort de l'amour. Biqcha aime H'ddou le berger musicien, et s'ennuie auprès de Hadj qui la considère comme une marchandise.

Par contre, l'amour «endogène», celui de H'ddou est de nature suprême. Il est «analphabète mais pas bête. Analphabète mais pas inculte.» (p.138). Il joue sur un violon fabriqué à partir d'un bidon métallique. Il joue très bien. «Et la magie sortait effectivement du violon de H'ddou. La musique relève des faits et choses diaboliques.» (p.152). Cette union avec soi est de l'impossible, du péché, du vicieux…. Du diabolique!

4.-Pécher par le corps

Selon cet «essai romancé», toute la matérialité amazighe pèche d'une manière ou d'une autre! Les montagnes souffrent à cause de la sécheresse, à cause de leurs péchés. Sur les cimes règne le dénuement…

Le corps amazigh est de nature difforme, servant à corrompre. Biqcha en est l'incarnation: «-Je suis toujours la pute du littoral. La pute des ârobia, des juifs, des marins du monde, des soldats français et des légionnaires sénaglais.

Je suis la pute officielle. (…)

-Et les berbères, dit Bassou pour l'attiser…

-Les berbères n'ont plus d'hommes. Deux grenades du nouvel an valent mieux que leurs 'Qlawi»» (p.236). Elle décide de pécher car les siens l'ont abandonnée….

Enfin, cette décision est explicitée dans une scène tragicomique: «Je suis venue prévenir M'manou que j'allais partir au bordel d'Imi. Elle n'avait rien dit. Elle n'avait rien dit également lorsque je suis allé lui dire que j'allais travailler dans un cabaret. Car personne ne connaissait ni un bordel ni cabaret, ni même une ville au nom de Casablanca. Et surtout on avait l'habitude que lorsqu'on ne pouvait rien faire contre une chose, on la laissait se faire.» (pp.96-97). La civilisation arrive… Elle pèche pour dire que les victimes sont les vrais pécheurs!

Vrai aussi, ces vrais pécheurs excellent dans l'art de condamner ou de juger: «Ils ne s'ocupaient que de la condamner pour sa fatale destinée, ces gens de civilisation et de science. Condamner est leur métier.» (p.135). Pécher à force d'être jaugé par les autres. Tomber dans le sytème de la réification! Vivre pour l'amazigh, c'est ne rien  faire: «Plusieurs parmi nous, en désespoir de cause, commencent d'abord à vivre. Mais l'existence dans toute sa méchanceté ne permet à personne de changer l'ordre des choses.» (p.294).  Voilà la dépossession de sa liberté primaire et de sa souveraineté sur la terre des aïeux!

L'Amazigh est jsutement réprimé. L'oppresseur, c'est l'autre. Il peut venir du Nord ou de l'Est ou être un «traitre d'ici». L'Occident, ses militaires et ses puissantes institutions se conjuguent au Makhzen hégémonique pour écraser, triturer et fondre ces «berbères à refaire».

5.- Pécher par la terre

Les Imazighen  sont décrits porteurs des armes, «naïfs» et nomades. C'est l'histoire de H'ssi, le frère de H'ddou. «Hssi n'est plus du village. Et personne à Imi n Teghzut ne reconnaît plus ce soldat. Il a toujours eu pour seule «origine» Rabat et pour société de référence, la petite bourgeoisie citadine. H'ssi avait payé son mérite de citadin de sa chari, de sa place dans la tribu, de sa part dans les terres collectives et dans l'eau de la grande source. Il l'avait payé de sa mère, de ses frères, de sa langue, de ses valeurs et de son identité.

Et de toutes les racines d'être humain.» (p.155). Ainsi, il va changer de nom, il va choisir un nom arabe: Zaghloul. Tout cela pour «se déplacer» par rapport à son être-amazigh.

L'histoire de H'ssi, signifiant l'acculturation forcée, est redoublée par celle de Benna Ouh'mani (un autre soldat aliéné) pour dire combien cette expérience est généralisée.

Ainsi, en plus d’être un doscours patrimonialiste, l’essai romance s’inscrit dans la perspective de la de-structuration idéologique des discours qui renient l’identité amazighe du Maghreb.

 

En Conclusion:

Les mots d'Abehri, à travers Etre ou ne plus être, véhiculent une seule idée complexe: la déchéance multple de l'amazigh. Biqcha traverse toutes ces étapes. A la fin de sa vie, elle est consciente de son itinéraire de pécheresse «innocente». Elle va mourir: elle «avait souri comme à des anges.

Elle s'était réjouie avant de s'éteindre trnaquillement sous l'œil compatissant des vieilles d'imi.

Elle les a quittées le sourire aux lèvres.»(p.308). Ce sourire est un signe positif, promesse d’un jour éclatant. Une telle fin est propre du tragicomique, difficile à interpréter...

De ces péchés (le nom, la culture, le rite, le corps et la terre), les raisons d’être pour les imazighen deviennent un itinéraire impossible vers la réelle existence “digne d’un homme”.

Faut dire enfin que là où Khaïr-Eddine arrête ses récits sur tamazight à cause du Destin «pécheur», Abehri prend le relais pour assurer la continuation.

                              H. Banhakeia

 

 

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