Uttvun 77, 

Tzayûr 2003

(Septembre 2003)

Amezwaru

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En tamazight dans le texte:

 II - Propositions pour une littérature amazighe de transition.

Par: Mimoun Amsbrid (Belgique)

“Retenue trop longtemps dans le fourreau du silence, la voix s'engourdit et se perd.” (Apulée, Florides, Livre III)

“Or la voix est vouloir-dire et volonté d'existence.” (P. Zumthore, La poésie orale)

 

Au risque de donner l'impression de défendre des thèses contradictoires sur l'oralité dans son rapport à la littérature amazighe écrite (voir mon article intitulé "En tamazight dans le texte, de l'"oraliture" à la littérature" paru dans Tawiza, août, n° 76), je vais développer ici une réflexion qui fait la part belle à l'oralité, au mot-dit. Ce ne sera qu'une impression… Car au fond les deux réflexions se rejoignent sur l'essentiel, à savoir: une éthique du langage propre à la littérature.

Vu la particularité de sa situation d'écrivain dans une langue qui aspire à effectuer son entrée en écriture, sa tache consiste moins à dire qu'à citer (contrairement à ce que l'on est en droit d'attendre de l'écrivain qui exerce dans une langue écrite). Qu'est-ce à dire?  Favoriser "le travaille de la citation" (A. Compagnon, La seconde main) en multipliant dans le texte les situations d'énonciation qui font intervenir des sujets parlants en prise avec la langue.  En effet, le discours rapporté, dans ses divers degré, offre à l'écrivain en tamazight le moyen le plus efficace qui soit pour l'inscription du signe verbal vivant dans l'espace scriptural privilégié qu'est le texte littéraire.

Mettre en scène le signe verbal, créer les conditions de son insertion dans le dispositif textuel tout en préservant son ancrage dans cet "hyper-texte" (G.Genette, La transtextualité) qu'est le discours oral qui, à son tour s'inscrit dans ce que I. Lotman (I. Lotman, La structure du texte) appelle le Grand Texte de la Culture, c'est à cette tache que l'écrivain amazigh se doit de s'atteler.

Car pour une langue en transition vers l'écriture et qui plus est, en danger d'extinction, il est urgent et vital, pour les agents par qui va s'opérer la transition, d'inscrire dans le texte écrit, non seulement le signe verbal dans sa transitivité référentielle, mais aussi et surtout de reconstituer/reconstruire les champs sémantiques concrets (attestés dans les énoncés réels du langage tels qu'ils sont produits/reproduits par les sujets parlants); lesquels champs sémantiques s'actualisant, cela va de soit, dans des champs lexicaux.  Le terme "champ"consacré par la linguistique structurale est utilisé ici par commodité: il charrie une connotation statique qui ne correspond pas à la réalité des faits de langage. Je lui préfère l'autre métaphore, celle du réseau, plus à même de rendre l'idée de dynamisme qui caractérise ces derniers.

Comment s'y prendre?  Je le disais plus haut: en produisant/reproduisant des contextes-prétextes qui permettent de mobiliser (de mettre en scène, de "discursiver") les signes verbaux de l'oralité.  Un seul critère s'impose: la pertinence sémantique et/ou narrative.  L'insertion de tel signe verbal ("imendi", par exemple, dans ma nouvelle "Iseffaren n yires".  Veuillez excuser l'indélicatesse de puiser dans ma propre production.  C'est par facilité plus que toute autre chose: je cite de mémoire, en effet) permettra de dérouler les filets sémantiques, lexicaux, sémiotiques, symboliques, mythologiques, etc. dans lesquels le mot-thème "imendi" se trouve pris et qui constituent le Grand Texte de la culture amazighe

Le travail du scripteur consiste donc à créer les conditions nécessaires et suffisantes (des mises en scène, en discours, en texte convaincantes) à l'introduction de tel signe verbal et, avec lui, le(s) sous-ensembles de signes qui lui donne(nt) sens et qui en reçoi(ven)t de lui, s'instituant mutuellement en entité culturelles, éléments de sens culturellement marqués, des signes culturels donc (et pas seulement linguistiques).

On le voit: il ne s'agit pas seulement de produire du texte; mais du texte où se déploie la transtextualité (dans un sens plus large que celui que lui donne G.Genette). Dans l'esthétique de transition que j'appelle de mes vœux (et dont je m'inspire dans mes écrits, sans prétendre avoir atteint les objectifs fixés), le texte devient prétexte (pas dans le sens péjoratif que lui donne une certaine critique littéraire (le formalisme, le Nouveau Roman français).  Le texte est prétexte dans ce sens qu'il rend possible l'inscription des signes de la culture (mots-thèmes marqués, symboles, schèmes narratifs, mythèmes, images, etc.) tel qu'ils sont véhiculés par les divers supports de l'expression culturelle, verbale et non-verbale.

Le texte est prétexte en ce sens qu'il est conçu comme espace aménagé pour recevoir l'intertexte oral, s'agissant de l'expression verbale.  Le fonds à exploiter est riche en toutes sortes de performances verbales, à partir des échanges verbaux les plus anodins jusqu'aux récit les plus élaborés (les fables, les contes, les légendes, les épopées) en passant par "les formes simples" et intermédiaires que sont le proverbe, l'énigme, le mot d'esprit, le chant, la chanson…

Le texte littéraire, en transcrivant l'intertexte oral, en l'inscrivant, il accueille la Parole en son sein.  Cette parole volatile, il la stabilise.  Le texte sédentarise la parole nomade.  Mais, ce faisant, il ne la condamne pas, loin s'en faut, à la stagnation, à l'improductivité.  La parole faite texte n'est pas une parole stérilisée, momifié, aseptisée, dévitalisée pour avoir été coupée de ses ressources que sont la vie, le corps, la Voix.

La littérature amazighe de transition restera marquée par le passé de la langue amazighe, langue qui, à travers de sa longue histoire, ne s'est jamais départie du corps amazigh et qui reste, aujourd'hui encore, intimement liée à ce corps, y trouvant son unique refuge dans un environnement hostile à son épanouissement au delà des frontières du corps.

Dans son ouverture sur l'hypertexte oral, le texte se gardera de se transformer en fichier pour documents sonores transcrits.  Il veillera, au contraire, à doter la parole écrite d'un nouveau mode de vie.  Et ce en la soumettant à sa propre économie sémiotique, en l'intégrant à sa dynamique interne de signifiance, en en faisant, en quelques sorte, des signes de second degré à l'instar des signes de la connotation.

Dans cet esthétique de remploi, la parole "transcrite" se verra offrir des opportunités de vie sémantiques inespéré.  Tout en veillant à ne pas évacuer la Voix, le texte travaillera la Parole, la transformant, la détournant, la mimant, la minant… Ce faisant, il se l'approprie; en fait des signifiants dans la praxis sémiotique spécifique qui est la sienne.  Ainsi, les unités de la parole citée/présentée/représentée seront-elles investies de nouvelles valeurs de sens.

Le scripteur amazigh se doit de ne pas commettre la faute fatale (on a envie de dire: le péché) qui fut par le passé à l'origine de la mort de nombre de langues et qui, aujourd'hui encore, menace nombre d'elles de danger de mort (même quant elles sont dotées de tous les atouts institutionnels): je veux parler de ce phénomène de langue que les linguistes nomment "diglossie": dédoublement de la langue originelle en langue écrite et langue parlée, s'éloignant l'une de l'autre, au fil du temps, jusqu'à ce que chacune des deux "langues" accède à une sorte d'autonomie de fait.  Autonomie que n'atténuent guère les élucubrations idéologiques des linguistes chargés d'assurer, sur le mode du fantasme bien-sûr, l'unité-unicité de la langue.

Car, à y regarder de près, la diglossie n'est pas autre chose que le divorce, déclaré ou non, de la Voix et la Lettre: celle-ci ne disant plus celle-là, elles finissent par se séparer.  Le corps n'habitant plus le corpus issue de "la langue écrite", celui-ci perd sa raison d'être et se meurt.  Il peut arriver qu'on cherche, malgré tout, à le maintenir artificiellement en vie.  Mais ce n'est là que de l'acharnement thérapeutique.  Le mal est fait.  Et mieux vaut se hâter d'enterrer le mort!

Mon propos n'est nullement d'appeler à épouser une quelconque esthétique réaliste (réalisme social, socialiste, naturaliste ou que sais-je encore).  Tout texte littéraire, quelque soit son genre ou son registre (même le récit fantastique) peut accueillir en son sein les voix de l'oralité.

Il s'agit plutôt de construire un texte qui sacrifie sa fermeture narcissique sur soi (son "soi" écrit), pour se constituer comme ouverture; mais une ouverture construite, structurée.  Un texte qui dise en citant.  Un texte qui prenne en charge le dire et le dit.  Ce texte, je le conçois comme un réceptacle d'altérités langagières qui, dans leur ensemble, constituent le dire propre du scripteur.

On le voit: rien, dans cette littérature de transition à venir, n'est à sacrifier: ni la subjectivité discursive du scripteur, ni l'objectivité des langages véhiculés par les voix de la collectivité (les On dit).

Vous savez ce qui vous reste à faire…

(Mimoun Amsbrid, août 2003)

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