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(Septembre  2004)

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Les dernières potières du Rif

Par: Julio Soriano Alfaro (Espagne)

Nous sommes en pleine saison sèche, l'époque où les potières travaillent l'argile, et Aïcha est descendue de la montagne pour vendre sa production hebdomadaire de poterie. Aïcha est l'une des dernières potières du Rif, témoin de l'art de travailler la céramique presque aussi ancien que la céramique elle-même.. Dans son village de Aïn Bouchrik, elle et ses 4 enfants m'ont accueilli comme si j'étais un membre de leur famille.

Une fois par semaine, après la prière du matin, Aïcha s'en va chercher de la «douka» et de «l'azguin», l'argile et de petites pierres dont elle a besoin pour élaborer ses pièces. L'âne est l'unique transport qui lui permet de se déplacer à travers ce paysage si abrupt.

Comme chaque matin pour arriver au puit Fatima et Khadija, les filles de Aïcha, ont mis plus d'une demie heure. Autour du puit, se réunissent toutes les femmes du village pour recueillir l'eau nécessaire à la vie quotidienne. Pendant la saison sèche, un gardien, surveille la redistribution de l'eau du puits.

Chez elles, Aïcha attend ses filles pour commencer à mélanger l'eau avec l'argile et obtenir ainsi la matière première pour la poterie. Ensuite elle laisse reposer le mélange jusqu'à ce que la terre se soit dissoute afin de pouvoir commencer à la travailler.

La maison, durant cette saison, est le refuge principal de la famille. Les épais murs de terre conservent la fraîcheur de la cour centrale où tous se réunissent pour se consacrer à leurs occupations. Fatima et Khadija se chargent toujours des travaux domestiques, mais cette fois, Mohamed interpellé par la présence de la caméra aide ses sœurs en remuant la calebasse du beurre. Fils aîné de Aïcha., il est le seul qui ait étudié à la ville.

Aïcha utilise une petite pièce qui donne sur la cour comme atelier occasionnel de poterie. Ici tout au long de la semaine, pendant qu'elle modèle et décore la terre, elle reçoit la visite de ses voisines. Elle ajoute à la «douka» dissoute dans l'eau un peu «d'azguin», dégraissant qui donne de l'élasticité à l'argile. Elle pétrira le mélange, jusqu'à ce qu'il devienne parfaitement malléable.

De la même façon, ses filles mélangent l'eau et la farine pour élaborer la pâte du pain et les beignets («sfinge»). Sur ce four à bois, le «kannoun», elles cuisinent aussi le couscous les jours de fêtes.

Les potières du Rif n'utilisent pas de tour; à la place, elles modèlent les pièces sur 2 plateaux de céramiques superposés, en faisant tourner la plaque supérieure avec les mains. Aïcha a 50 ans, bien qu'elle semble plus âgée, elle travaille la terre depuis plus de 30 ans. Veuve depuis longtemps, elle a du entretenir toute sa famille grâce à la vente de ses céramiques. Elle peut modeler de 8 à 10 pièces par jour selon leur taille. «J'ai demandé à Mohamed qu'il me fasse connaître d'autres villages, je veux parler avec d'autres potières, découvrir d'autres céramiques, afin d'en savoir plus sur leur art et leur vie».

Aïcha s'interroge que je m'intéresse tant à son travail et que je la filme jour après jour. Nous ne communiquons pas par la parole, mais nous nous comprenons bien par les gestes et le regard, comme si tout était évident. Elle travaille sur plusieurs pièces à la fois pour laisser l'argile prendre, car c'est une matière très fragile; les petites pièces en revanche elle les modèle en une seule fois. Elle utilise peu d'outils, quelques morceaux de bois, ou un bout de cuir qu'elle mouille toujours pour façonner sans abîmer l'argile. Cette cruche est un «ganbur», les femmes de la région l'utilisent pour recueillir l'eau et la conserver à la maison: comme elle n'est pas vernissée, la céramique «transpire» et garde l'eau toujours fraîche.

Après quelques heures au soleil, l'argile a acquis la consistance du cuir comme disent les potières et la pièce peut ainsi être polie à l'aide d'un galet de façon à laisser la surface bien lisse et prête à recevoir la décoration.

Les villages du Rif m'ont surpris par leur joie, les gens m'ont accueilli avec amabilité, les enfants m'ont entouré de leur rire et les femmes m'ont ouvert les portes de leurs maisons m'invitant à partager leur repas et quelques moments de leur vie.

Les vallées embrumées du Rif, annoncent une pluie fertile pour les champs mais qui paralyse le travail des potières.

Quand la saison froide est passée, les femmes remettent la maison en état. Khadija applique sur les murs un revêtement pour réparer les dégâts causés par la pluie: il consiste en un mélange de terre et de bouse de vache, à la main, le sol de la cour est recouvert d'une couche de ce mélange qui résistera jusqu'à l'année suivante. Les parois de la maison font l'objet d'un soin particulier: une fois recouverte de chaux, les femmes emploient une couleur sombre pour en définir les contours. Sur la chaux blanche, elles déploient une fois de plus leur créativité en ornant comme sur les céramiques, la surface de dessins colorés. Le printemps est arrivé et les fleurs ont éclos sur la maison de Aïcha.

Le jour précédant la cuisson est consacré à la décoration des pièces. Khadija n'aime pas travailler l'argile mais elle aide sa mère à peindre. Elle se charge des petites pièces et les recouvre d'un enduit blanc, «biada», Aïcha est la seule à avoir l'habileté suffisante pour manipuler les grandes pièces, comme cette «khalia»: elle la décore à l'aide d'un pinceau fait de poils de chèvre unis par un morceau d'argile. Le «mogra» est une couleur minérale qu'elle extrait de pierres achetées au souk. Le ton marron-rougeatre, qu'on obtient d'une terre aux alentours du village. Quand on la questionne sur la signification de cette décoration, Aïcha répond qu'elle l'a toujours fait ainsi, qu'ainsi le lui a appris sa mère et qu'elle ne signifie rien de particulier pour elle. Peut-être de génération en génération, les potières ont oublié, le langage symbolique de ces signes dont l'origine se perd dans l'histoire ancienne de la poterie elle-même. Pour cuire ces pièces, Aïcha a besoin de galette faites de bouses de vache mélangées à de la paille et de l'eau. Comme elle n'a pas de vache, elle les obtient de sa voisine en échange de quelques unes de ses céramiques. Toute la famille participe à la préparation du «mocra», le grand four en plein air. Il se situe dans une cavité dans le sol, à côté de la maison. Auparavant on a laissé les pièces se réchauffer au soleil pour que le changement de température ne soit pas trop brusque. Par expérience, Aïcha a appris à disposer les pièces au bon endroit pour qu'elles restent stables. Les galettes de bouses lui servent à couvrir complètement le foyer afin d'atteindre une température très élevée, elle évite ainsi la rentrée d'air et permet au combustible de se consumer sans flamme et très lentement Aïcha surveille la cuisson en bouchant toutes les possibles entrées d'air.

Dans son village, Aïcha est aussi connue pour la construction de four à pain. La bonne odeur du pain attire tous les curieux et les petits voisins se sont rassemblés pour observer Khadija pendant qu'elle enfourne les galettes de pain.

Le feu du bûcher qui s'est consumé tout au long de la nuit, marque la fin du travail hebdomadaire de Aïcha. Les pièces sont terminées: il y en a de toute sorte. Demain, je descendrais avec Aïcha et son âne chargé de céramique au souk du samedi de Ourzaï le même endroit où je l'ai rencontrée. Là-bas, je lui ferais mes adieux. Il y a longtemps on comptait 50 femmes qui faisaient de la poterie à Aïn Bouchrik. Aujourd'hui il n'en reste que 5 et sont déjà âgées. Dans d'autres villages que j'ai visités, il n'en reste parfois plus qu'une. Les jeunes ne veulent pas modeler l'argile. C'est un travail trop difficile et trop sale. Aïcha affirme qu'elles manquent de courage pour marcher sur les pas de leur mère. Quand ces femmes mourront, les poteries primitives disparaîtront comme c'est arrivé dans d'autres villages du Rif, vaincus par un rêve de modernité, vaincu par le plastique…

 

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